La musique de la pluie de Silvina Ocampo

Les cailloux de la route chantaient sous les roues du fiacre.On ne pouvait confondre, dans le jardin attentif, le bruit lent et rythmé de la voiture à cheval avec le bruit sec et rapide d'une automobile. Ce jour-là tout semblait musical: la roue de la poulie montant le seau de la citerne, les voix, les toux, les rires.
- Qui vient ?- Le pianiste.
- En fiacre, un jour de pluie ? Il n'aurait pas pu venir en automobile.
- Le pianiste aime les voitures à cheval; il dit que c'est musical....surtout quand les chevaux hennissent..nêtr le phortographier, il avait adopté cee. Croyant toujours qu'on allait

Le maître de maison, qui savait jouer du piano, se posta près de la fenêtre. Croyant toujours qu'on allait le photographier, il avait adopté cette pose romantique..

 

Le pianiste

.Illuminé par un éclair, le pianiste fit enfin son entrée. Il salua l'assistance d'un mouvement de tête qui le décoiffa. Quand il aperçut l'immense miroir à côté du piano, il ordonna qu'on le voile. Puis le pianiste se dirigea vers un paravent, décoré d'épis, de grappes et de colombes, il tira d'un porte-documents une veste  de velours et  il l'enfila après avoir ôté son manteau, ses chaussettes et ses chaussures. A sa demande,plusieurs mains baguées soulevèrent le couvercle du piano. L'artiste tira de ses poches des petits papiers de soie et les plaça sous chaque marteau de feutre. Le maître de maison cria " à l'excentrique !". Pas du tout, c'est  un nouveau système qui "enchante" les sons du piano. Il sonne alors comme un clavecin...

Le répertoire

 

La pluie s'intensifiait dans le jardin. On l'entendait battre les vitres comme des volées de cailloux. On distribua alors des programmes manuscrits. Quand les papiers cessèrent de s'agiter, étant devenus des éventails, le pianiste s'assit sur le tabouret et ne dit rien mais d'un geste de la tête, il imposa le silence pour faire entendre son interprétation de la Ballade en si mineur de Brahms...

-Puis  le Jardin sous la pluie de Debussy, les jeux d'eau de Ravel acquéraient  une sonorité parfaite malgré la sourdine imposée par le papier de soie. Le piano avait de nouvelles sonorités merveilleuses.

Suite et fin

Quand le piano résonna de nouveau, quelque chose dérangea le pianiste. Il demanda qu'on apporte du papier de soie et on finit par  trouver des pommes enveloppées avec du papier vert, qui fit soigneusement tinter certaines notes.

Les Jeux d'eau furent exécutés au piano, avec des sonorités nouvelles et à l'aide d'un diapason, le pianiste parvint à désaccorder l'instrument, à l'insu du maître de maison. On ne reconnaissait ni le Jardin sous la pluie ou le Carnaval de Schumann. Tout s'était transformé en une musique qu'il était seul à pouvoir interpréter.
L'orage ne cédait pas. Après qu 'on eut servi le chocolat à l'espagnole, la voiture arttendait le pianiste à la porte. Au premier tournant du chemin, il écarta le rideau pour regarder : la pluie, les arbres écoutaient la valse de Brahms interprétée par le pianiste automate...