Les élus d'Alejo Carpentier ( Cuba)

L'aube s'emplit de canots. A l'immense étendue d'eau étale, lac, mer intérieure née de la confluence du Fleuve d'En haut - dont les sources étaient inconnues - et du Fleuve de la Main Droite, les embarcations arrivaient, rapides, agiles, désireuses d'exhiber la sveltesse de leur coque....

Ainsi débute une des nombreuses nouvelles que l'on doit à Alejo Carpentier. Il découvre le surréalisme à Paris et s'imprègne de la notion de "merveilleux" élaborée par André Breton. Il crée le "réalisme magique" en l'appliquant à l'Amérique Latine. Après plusieurs romans emprunts de magie et de musique, paraissent les nouvelles de Guerrre du temps  et le roman Le Siècle des Lumières - la Révolution française, retracée dans les îles des Caraïbes - il reçoit le pretigieux Prix Miguel de Cervantès en 1977....

Les préparatifs

Ennemis ou non, les peuples en présence respectaient le vieil Amaliwak à cause de son savoir, de sa compréhension de toutes choses, qu'il avait eu le pouvoir d'élever sur le faîte de la crête de la montagne, trois monolithes de pierre que l'on appelait, les tambours d'Amaliwak. Aussi, lorsque le Vieux aux Trois Tambours lançait une convocation, c'est qu'il allait se passer quelque chose....

Il leva la main et parla; il dit que de grands bouleversements étaient imminents; il dit que les serpents avaient pondu leurs oeufs au sommet des arbres et qu'il fallait aller " là où rien ne pousse." Pour cela, il fallait abattre les arbres proprement, brûler les branches, et après les avoir faire rouler ou flotter sur les cours d'eau, il fallait entasser les troncs dans cette clairière, où on tiendrait le compte de ce que chacun aurait fourni.. Le Vieux se tut...

Le Vieux est fou !

Ainsi s'exprimaient tous les peuples occupés  à l'abattage des arbres, en voyant qu'avec les troncs qu'ils lui apportaient le Vieux faisait construire un canot  si énorme qu'il était inconcevable pour un esprit humain. Canot absurde, incapabable de flotter, qui occupait l'espace entre la montagne aux trois tambours et les bords de l'eau...
Le Vieux était fou mais on donnait de grandes fêtes à l'ombre de l'énorme Canot. Le Vieux demandait de la résine pour calfater les fissures causées par les jointures mal conçues entre les troncs.

Avant l'aube le ciel devint tout blanc de volées de hérons....

Le peuple du canot

Une masse de rugissements , de mugissements, de coups de griffes, de trompes, de museaux, de cabrioles, de coups de cornes : une masse terrifiante , pressée, qui emportait tout sur son passage,se glissait dans l'embarcation impossible recouverte par les oiseaux qui y entraient à tire- d'ailes...

Jusque bien  après-midi, on assista à l'arrivée des animaux. Puis le viel Amaliwak ferma la grande écoutille et retentit alors un coup de tonnerre effroyable. La pluie se mit à tomber, une pluie diluvienne qui ne devait pus s'arrêter pendant des jours. Une force lévitait, soulevait, poussait cette armature et la faisait flotter....

Suite et fin

Trois jours plus tard, le canot, après avoir dérivé, avait heurté quelque chose de très étrange.Sans se briser, il avait abordé un navire énorme. Ouvrant l'écoutille, Amaliwak découvrit un monde d'animaux inconnus,qui enfermés entre des cloisons de bois, présentaient des formes qu"il n'aurait jamais soupçonnées.Puis les eaux se mirent à baisser et Noé chercha à savoir si un semblant de vie  existait encore. Il lança une colombe dans le ciel. Elle revint avec un brin d'olivier dans le bec. Quant à Amaliwak, c'est un perroquet qui revint avec un épi de riz sous l'aile. Au passage, une souris d'eau revint avec un brin de mais, attestant de la présence de l'homme de Sin auprès des deux autres....

Mais ils ne s'entendirent pas puisque les graines plantées en terre n'apportèrent pas la paix aux hommes.