Vila Matas

A part l'exigence  d'un haut degré de folie, quelques conditions indispensables étaient requises pour appartenir à la société secrète: en même temps qu'il fallait justifier d'une oeuvre qui ne pesât pas trop lourd et qui pût aisément tenir dans une valise, comme la boîte-en-valise de Marcel Duchamp, qui contenait des reproductions en miniature de toutes ses oeuvres, cette écritoire mobile sans doute la plus géniale tentative d'exaltation du portatif dans l'art, d'autres clauses étaient considérées comme typiquement shandy : esprit d'innovation, absence totale de grand dessein, nomadisme infatigable, tendance à cultiver l'art de l'insolence...

Aujourd'hui, je suis en mesure d'affirmer que la société portative a existé bien au-delà de l'imagination de ceux qui la composaient. Elle fait le lien, le trait d'union qui les rassembla tous dans la formation d'une société secrète sans précédent dans l'histoire de l'art...

Valéry Larbaud

Valéry Larbaud était l'artiste portatif par excellence. En bon portatif qu'il était,  les miniatures l'enchantaient; Sylvia Beach raconte dans ses Mémoires qu'il était à la tête d'une armée de soldats de plomb et qu'il se plaignait que ces derniers fussent tout près d'envahir chez lui toutes les pièces mais qu'il ne faisait rien pour les en empêcher: ces soldats n'étaient peut-être pas sans rapport avec ses collections de drapeaux; ils étaient bleus, comme ses cravates et ses boutons de manchette. Ile étaient toujours accrochés au plafond de sa maison de campagne...

Il voyageait aussi dans les mots. "J'ai la manie de remonter les horloges, disait-il, de les remettre à l'heure, de ranger les choses à leur place, de découvrir avec passion des territoires littéraires inédits ( comme Gomez de la Serna ou Borgès)..." On obtient, à grands traits, un auteur qui apparaît fondamental pour qui veut comprendre la littérature portative...

Aleister Crowley

"Il me semble de plus en plus évident que, nous les portatifs, sommes venus au monde pour exprimer le fond le plus secret et le plus inaccessible de notre nature, et c'est ce qui nous sépare de nos tièdes contemporains... Nous sommes toujours duels en apparence, et nous le sommes dans la mesure où nous incarnons le vieux et le neuf à la fois. "

C'est sur une carte postale que ces mots et d'autres ont été écrits, d'une écriture minuscule, tassés au verso d'une photographie de Prague, réalisant cette vieille ambition shandy d'atteindre l'écriture microcospique. Mais le plus remarquable est que, pour la première fois, le nom secret de la société apparaissait., ce qui fit craindre à Francis Picabia que le traître ne soit Crowley et non Céline...

Gris, Tzara et Bocado

Le besoin de solitude était une caractérisque la plus commune de ces travailleurs joyeux et volubiles qu'étaient les shandys. Pour pouvoir mener à bien leurs travaux, il leur fallait rester solitaires... Le mode de travail shandy étair en effet la concentration, l'immersion, même dans le travail. " Soit vous vous submergez, soit votre attention s'en va flottant au loin " , écrivait Juan Gris.

J'ai appris que Francis Picabia a commencé à écrire une Histoire portative de la littérature abrégée ...
Quant à Berta Bocado, son livre sera tout, sauf portatif...