Le livre de sable

Un jour, sonne à ma porte un homme qui, je l'appris au cours de notre conversation, était originaire des Orcades. L'homme laissa passer un peu de temps avant de parler . - Je vends des Bibles, dit-il. - Mais ce ne sont pas les Bibles qui me manquent ....

- Mais je ne vends pas que des Bibles. Je puis vous montrer un livre sacré qui peut-être vous intéressera. Je l'ai acheté à la frontière du Bikanir. Il sortit de sa valise un volume in-octavo, relié en toile, qui avait sans doute passé par bien des mains. Il doit dater du 19ème siècle, observai-je. Je l'ouvris au hasard. les caractères m'étaient inconnus. La pagination comportait huit chiffres et elle était ornée d'une petite illustration, une ancre dessinée à la plume. Regardez-la. Vous ne la verrez jamais plus, me dit alors l'inconnu. Je repérai sa place exacte dans le livre et fermai le livre. Je le rouvris aussitôt. Je ne voyais plus la petite ancre....

Bibliothèque de Buenos Aires

- J'ai acheté ce volume, dit-il, auprès d'un homme qui ne savait pas lire. Il me dit que son livre s'appelait le livre de sable, parce que ni le livre ni le sable n'ont de commencement ni de fin. Il me demanda de chercher la première page. Après de minutieuses observations, je remarquai que les numéros des pages ne se suivent pas. Le nombre de pages du livre est infini, on ne trouve jamais ni la première, ni la dernière page .Le vendeur  propose néanmoins un prix, et je finis par l’acheter en proposant ma retraite et une de mes bibles rares.

Petit à petit, ma vie se résume à l’étude du livre. Je ne vois plus mes amis, rêve du livre, prends des notes sur les pages où j'ai vu certaines illustrations, illustrations que je ne retrouve jamais.

Au bout de plusieurs mois, je finis par l’abandonner dans les profondeurs des archives de la bibliothèque nationale de Buenos Aires, sans vouloir pourtant ignorer l'emplacement du livre, ...