Chemin de St Jacques

Le pèlerin chemine sur les routes de France, exhibant la pèlerine sanctifiée par de belles coquilles cousues sur la fourrure, et la gourde pleine de l'eau des ruisseaux. Juan dort à l'endroit où la nuit le surprend.. A Tours se joignent à lui deux pèlerins d'Allemagne, avec qui il parle par signes. A Poitiers, le voici avec vingt autres pèlerins et c'est toute une bande qui poursuit sa route vers les Landes., en laissant derrière elle des chaumes avant de trouver la maturité des vignobles.

Et ainsi, en file de quatre vingts pèlerins, on arrive à l'hôpital de Bayonne...Juan  le pèlerin est du petit nombre qui ne demande aucun remède et c'est désormais du vin que portera le pèlerin dans la gourde qui pend aux clous de son bourdon.Puis la route de France jette soudain le pèlerin dans une foire à l'entrée de Burgos.

Suite

Juan, poussé à l'extrémité d'une ruelle où un Espagnol revenu des Indes, offre deux caïmans bourrés de paille. Sur son épaule, un singe et sur sa main gauche, un perroquet. Il souffle dans un grands lambris rose et d'une boîte sort un esclave noir, tel un Lucifer de mystère médiéval... Mais sur ces entrefaites, il se met à pleuvoir, chacun court pour s'abriter sous les avant-toits et Juan se trouve dans la salle d'une auberge où l'on joue aux cartes. La nuit est tombée lorsque l'Espagnol des Indes va dans sa chambre. Les nombreux nuages qui planent sur la ville cachent, cette nuit-là, le chemin de Saint-Jacques....

Le chemin français est resté bien arrière, éclipsé par un autre chemin, qui , au passage de Ciudad Real, le retint trois jours à caresser les outres de vin le plus fameux du royaume...

A la Havane

On bat le tambour à présent sur toutes les places, recrutant des gens pour conquérir et peupler de nouvelles provinces.  Les auberges sont pleines de voyageurs. Ayant échangé la coquille contre la rose des vents, Juan a complètement oublié son ancien état de pèlerin et le voilà maintenant en  mer. On ne le laisse pas passer à Mexico et il pense que c'est un châtiment de Dieu, pour n'être point arrivé à Compostelle....


La vigie crie un beau matin qu'on aperçoit La Havane. Il était temps d'arriver pour prendre ses quartiers d'hiver avant de partir en guerre contre les hérétiques... Au cours de ces mois, Juan s'est pris à aimer ces choses nouvelles,que sont la tomate, la patate douce et la figue de Barbarie. A force de se lamenter sur sa misère, son esprit devient querelleur et à cause de tricheries aux dés, il envoie au Génois un coup d'épée et le croyant mort, il sort de la ville au grand galop, fuyant vers l'endroit où l'on aperçoit les formes bleues de coteaux recouverts de palmiers...

Retour à Séville

Ainsi donc, Juan a trouvé refuge contre la justice du gouverneur. Mais au bout de mois innombrables, Il tombe malade de langueur. Après avoir offert les coquilles de sa pèlerine, Juan le pèlerin prend la route de Séville. Il hâte le pas losrqu'il voit grandir la première orangeraie, entre le mauve des aubergines, le roux des melons , burelés par un champ de pastèques. Le tumulte des ports d'embarquement éclate dans une brise qui sent la saumure, le goudron et le bois résineux...

En haut, c'est le champ étoilé, blanc de galaxies.

Extrait de la Guerre du Temps de Alejo Carpentier