Alex et Jack

6. mai, 2017

ALEX et JACK

 

Un homme fait le projet de dessiner le monde. Les années passent : il peuple une surface d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d’îles, de poissons, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux, de gens. Peu avant sa mort, il s’aperçoit que ce patient labyrinthe n’est rien d’autre que son portrait. Jorge Luis Borgès

Jack est issu d'une famille d'immigrés canadiens français, tout comme Alex. Ce sont leurs racines canuck ( français originaires du Canada), et la francophonie qui sont à l'origine d'un perpétuel sentiment d'exclusion. Ce sentiment d'être différent et étranger en son propre pays constitue sans doute la base de l'amour de Jack pour l'Amérique des exclus, auxquels il s'identifie. " Pendant mon enfance, j'étais l'excentrique du quartierparce que j'empêchais mes petits camarades de jeter des pierres aux écureuils, de faire bouillir des serpents dans des boîtes de conserve et d'essayer de faire exploser des grenouilles avec des pailles."

Après un passage éclair à Columbia - une foulée de gagneur lui valut d'y être admis - Jack est tour à tour matelot - dans la marine marchande - cueilleur de coton puis manoeuvre : avant tout autodidacte.

" Quel étrange appel j'entends en provenance de la mer ; peut-être mes ancêtres, des pêcheurs bretons ou les Lebris de Kervoach s'agitent-ils dans mon sang ! "

Avec ses amis Allen Ginsberg, poète juif et William Burrough, particulièrement lettré et homosexuel notoire, Jack aime à fréquenter les milieux interlopes de New-York : le monde des paumés et des drogués de Time Square et la petite pègre de Harlem. Dans une ambiance de trafics en tous genres, il vit à New-York de grandes années de débauche, riches en "dérèglements des sens" chers à Rimbaud. Il dira : " Rimbaud m'a tapé sur le crâne avec une pierre ". Alex lui, fréquente les plus prestigieuses universités du Canada et de Californie, et suit des études de sociologie puis d'océanologie, qui ne déboucheront sur rien.

Jack va de son côté, centrer son intérêt sur les victimes du racisme et les clochards - Neal Cassady, l'un d'entre eux va devenir son ami - avec qui il part sur les routes de l'Amérique. Il fait du stop sur la route 6 pour rallier l'Illinois en passant par Chicago et découvre les paysages du Mississipi, les reliefs du Nebraska et du Colorado dont il a rêvé. Ses carnets se noircissent de sensations, de descriptions mais aussi d'éléments de conversation, dont il remplira ses romans, privilégiant ses rencontres et ses délires. Il publie son premier roman Avant la route en 1950, très inspiré des nouvelles de Thomas Wolfe qui encense, avec ironie la jeunesse : " Elle est toute d'angoisse et de féérie et on n'arrive jamais à la connaître sous son vrai jour, que lorsqu'elle nous a quittés pour toujours. "

De longues années se passent avant que Jack ne soit publié à nouveau. Il traverse le pays en tous sens et cherche à expérimenter des formes d'écriture plus libres. Il s'inspire de la prose spontanée des lettres de son ami Neal Cassady. Quand Jack peint son Old angel at midnight, Alex n'en est encore qu'à ses débuts au dessin, à l'encre essentiellement. Mais il vont tous les deux, partager le même engouement pour le bouddhisme. Encore le fruit d'une rencontre pour Jack, avec Gary Snyder, qui a toujours éprouvé de la fascination pour les Indiens d'Amérique et leur rapport à la nature, tout comme Alex, qui se dit être fils de chaman, évoquant sa famille canadienne, d'ascendance indienne. C'est au cours de voyages en Asie et à Berkeley que Snyder approfondit sa pratique de la méditation zen, avec pour complément le LSD. Il entraîne, dans cette aventure Jack qui vivra un temps coupé du monde, en haut du Desolation Peak dans la Sierra Nevada comme guetteur de feux. Ou peut-être est-ce son héros des Clochards célestes, qui s'identifie à un moine bouddhiste itinérant en quête d'absolu?

C'est à San Francisco que commence à se créer autour de ce que Jack a nommé la Beat generation une attirance des paumés de la crise de 29 et de la guerre. C'est lui qui invente le mot, qui rappelle les vagabonds du rail, voyageant clandestinement à bord des wagons de marchandises. Peu à peu le mot a pris le sens que lui ont donné les jazzmen noirs, une manière de traverser la vie, puis à bout de souffle, exténué. En 1957, On the road trouve un éditeur ; le mouvement beatnick est né. Le manuscrit de On the road, dactylographié d'un seul jet sur des feuilles de papier à calligraphie japonaise, collées bout à bout avec du scotch se présente sous la forme d'un très long paragraphe, sans virgules. Mais Jack devra retravailler le roman avant de pouvoir le publier. Cette trouvaille incroyable, qui consiste à faire coïncider exactement la route avec ce qui est dit d'elle, sera oubliée au profit d'une forme plus classique. Personne n'a jamais édité le manuscrit dans sa forme originelle. Mais la rédaction de l'American Modern Library l'inclut dans la liste des cent meilleurs romans du 20ème siècle en langue anglaise...

Jack réagit mal devant cette immense popularité. De plus, influencé par sa mère, qui a des idées plutôt conservatrices, il prend position contre les valeurs hippies des années 60. Miné par l'alcool, ilmeurt en Floride sans avoir concrétisé son rêve : relier ses oeuvres, pour en faire une vaste fresque romanesque, à la façon de Balzac et Proust, sous un titre générique la Légende des Duluoz, du nom de son héros de Sur la route.Quant à Alex, il va devenir le plus fervent admirateur de Jack. Rentré en France avec son père - car sa mère l'a abandonné très jeune - il est un autre adepte du bouddhisme zen, tout comme Leonard Cohen, un compatriote, qui vogue entre poésie et musique. A l'occasion, Alex fera de longs séjours en Floride, à Saint-Petersbourg où un musée Dali encense un autre génie, là même où Jack Kerouac a quitté cette terre après être tombé dans l'oubli... Il reprendra la route, comme lui, parcourant les Etats-Unis du nord au sud, de Détroit jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Mais il n'écrira rien sur son périple, si ce n'est quelques impressions de voyages, qu'il relira à son retour en Europe.

 

Son idée première est de rejoindre New-York, pour se remémorer les bons moments qu'il a passés lorsqu'il était étudiant à Mac Guill et que, fuyant le campus, il venait se gorger de l'animation de la Big Apple. La ville lui paraissait petite après les grands espaces canadiens mais il y avait une telle concentration de bars, de cafés, de musées, de salles de concert en tous genres, de lieux insolites comme Greenwich VillaTimes Square qu'il n'était jamais rassasié à la fin du week-end. A toutes les saisons, Manhattan semblait changer de couleur et d'aspect. Après l'été et les tons flamboyants de l'automne à Central Park, en plein hiver, au pied de Rockfeller Center, une patinoire en plein air voyait évoluer les plus experts comme les plus maladroits. En quelques heures, la neige pouvait recouvrir la ville d'un gros manteau blanc. Il fallait alors se réfugier dans un café de West End où parfois se donnait en représentation Woody Allen à la clarinette.... On y mangeait des ribs au barbecue. C'est non loin de là, près de Columbia, qu'il rencontra Eleen qui lui proposa de venir loger chez elle, car elle gardait toujours une chambre pour les étudiants de passage. Eleen avait invité Alex, lorsque le campus s'était dépeuplé pour Thanksgiving - mot à mot merci pour ce qui nous a été donné . C'est une fête familiale entre toutes, qui rappelle les actions de grâce offertes à Dieu, lors de l'arrivée des pèlerins (pilgrims) venus d'Europe en Nouvelle-Angleterre et au Canada, lors de la fondation d'une colonie anglaise ayant échoué dans son expédition pour trouver un passage nordique vers l'Orient. Alex aide à la fabrication du repas traditionnel fait de dinde farcie et de gateau aux carottes ou au potiron, qui est l'occasion pour Eileen de réunir des étudiants de toutes nationalités...

 

D'autres rencontres, tout aussi improvisées permettront à Alex de se faire des amis à New-York : Franck, photographe qui l'hébergera quelques temps chez lui près de Central Park où Alex se souvient avoir dévoré à lui tout seul un fromage de brie commandé à cet effet, Ned et Leslie, stylistes sur la Cinquième Avenue et Peter, businessman du New-Jersey qui restera le meilleur ami d'Alex, car une partie de sa famille est originaire de France et Alex aura maintes occasions de la rencontrer en Normandie. Il y aura encore Steve et Charlene qui ont un haras près de Philadelphie et Jane, originaire de Caroline du Nord qui viendra un temps, faire ses études à Paris et qu'Alex rencontrera de temps à autre.

 

De New-york, chargé de souvenirs de soirées folles à Madison Garden à écouter Stevie Wonder dans une ambiance surchauffée et embuée d'effluves de marijuana, de visites plus sages au Guggenheim Museum à l'architecture si originale en spirale, au Metropolitan Museum dans un jardin zen ou au milieu de tableaux impressionnistes, à Times Square pour une comédie musicale à la mode ou à Washington Square au milieu des junkies, Alex pense partir vers le sud : Philadelphie, Atlantic City, le Las Vegas de la côte est et les états du Mississipi jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Mais une invitation de dernière minute le détourne de ses projets. Il s'installe dans un greyhound - ce car ultra-confortable aussi rapide qu'un lévrier et qui sillonne dans tous les sens, les routes des Etats-Unis - en partance pour Detroit, au Michigan où l'attend Will, qui va le recevoir comme savent si bien le faire les Américains, qui ont le chic pour vous mettre à l'aise dans toutes les situations. Dans un froid de loup, en plein hiver, Alex débarque à Detroit, animé par un petit regret de ne pas avoir filé plein sud depuis New-York. Will l'accueille dans un appartement cosy, où Alex va pouvoir se remettre de son long voyage. A peine arrivé, Will s'éclipse pour se rendre à son travail : il est barman dans le centre ville et petit à petit Alex va mettre la main à la pâte et connaîtra très vite tous les secrets des mélanges de whisky et autres alcools et fera connaissance avec une Amérique profonde tout à fait attachante.

 

Il fêtera Noël avec Will et s'en repartira un beau matin avec en tête, une seule destination : le sud, en passant par Memphis, sur le Mississipi. Tout au long de la route, des champs de coton à perte de vue rappellent à Alex les grandes propriétés esclavagistes d'avant la guerre de sécession et les bâteaux à aubes, sur le large fleuve, les romans de Mark Twain. Il découvre bientôt l'ambiance chaleureuse des bayous - ce réseau navigable de plusieurs milliers de kilomètres, formé par les bras et les méandres du Mississipi - et le cajun, qui plus qu'une musique est avant tout une culture, celle des Blancs descendants d'Acadiens qui, chassés du Canada par les Anglais se sont installés en Louisiane. Son guide d'un jour précise à Alex, à peine installé dans une embarcation de fortune :

- Les premiers habitants du 17ème siècle chantaient de vieilles chansons françaises. Avec les apports de musique irlandaise et texane, sont apparus la country music, le blues et le jazz de la Nouvelle-Orléans.

- Et les textes ?

- Ils évoquent la vie, l'attachement aux valeurs des Acadiens déracinés.

- Et l'orchestre ?

- Le violon et l'accordéon étaient présents à l'origine, avec la cuillère et le frottoir ( planche à laver), qui se sont intégrés un peu plus tard. Clifton Chénier, tu connais ? C'est lui qui a développé la musique des Noirs dans les années 50-60, avec les apports de rythm'n'blues."

 

Mais il est déjà temps pour Alex de découvrir le French Quarter de la Nouvelle-Orléans et Preservation Hall où se produisent tous les soirs de vieux jazzmen noirs inclassables. Alex s'installe dans la salle déjà chauffée par une ambiance de jazz un peu rétro à son goût mais très vite, il est emporté par les accents d'une clarinette avec quelques refrains fredonnés par les musiciens eux-mêmes. Il est très vite sous le charme...

Alex se souvient avoir lu quelque part, dans les écrits de Jack qu'il s'identifiait plus à des musiciens de génie - Charlie Parker, Dizzy Gillepsie ou Theolonius Monk - qu'à n'importe quelle école littéraire bien établie. Il n'avait d'autre ambition que de faire avec les mots ce qu'il entendait les musiciens faire avec leurs instruments. D'ailleurs, à la question qu'on lui aurait posée : qu'emporteriez-vous sur une île déserte ? il aurait répondu sans hésiter : des disques plutôt que des livres...
Alex profite d'une pause, car la soirée s'annonce longue, pour s'échapper dans le quartier français, et y rencontre un japonais qui lui propose de l'accompagner dans ses quartiers de nuit, à l'écart de cet îlot de culture française qui n'en a que le nom, car les rues ne sont pas sûres le soir, paraît-il.

 

Et le lendemain matin, Alex reprend la route pour la Floride, espérant y trouver un peu de calme après ces kilomètres d'asphalte avalés en quelques jours. Il est vrai que la perspective de se retrouver à nager au milieu des dauphins ou à contempler les oiseaux près de Key West n'est pas pour lui déplaire. Au-delà de l'extrémité sud de la Floride, un archipel de milliers de petites îles et de récifs de corail forme une grande barrière naturelle entre l'Océan Atlantique et le Golfe du Mexique. On appelle ces îles les clés de la Floride ( keys), qui dépassent à peine le fond de la mer peu profond et sont couvertes de marais palétuviers et de plages. Elles étaient le refuge des pirates, pêcheurs, chercheurs de trésors et autres reclus de la civilisation.

Avec la US 1, en sautant d'île en île par une centaine de ponts et de routes sur pilotis, Alex roule jusqu'à Key West, la ville la plus méridionale des Etats-Unis...

 

Comme Jack, Alex a traversé de part en part l'Amérique, dans un sens puis dans l'autre, puisque de Floride, il remonte la côte est jusqu'à New-York, d'où il s'envole pour l'Europe. Sur sa route, il a rencontré des instants magiques, un concert de jazz unique, des gens, des lieux. Mais rien ne dure, tout disparaît... Il n'y a rien à faire, sinon vivre le plus vite, le plus fort possible, dans l'illusion...

Jack avait dit : "Il y a ceux qui se complaisent entre quatre murs et jamais ne les quittent et les autres qui y retournent après avoir humé l'air du monde. Seuls les gens amers dénigrent la vie. Un artiste en a besoin pour y puiser son inspiration."

 

Peu de romanciers américains ont élaboré mieux que Kerouac la mise en scène imaginaire de leur origine et de leur histoire familiale. Il se présente comme faisant partie d'un colossal voyage de migration qui a commencé avec un ancêtre baron breton, un grand-père qui a continué la migration vers le sud, ses grands-oncles Bernier, explorateurs des mers arctiques et son père qui représente la sédentarité de l'immigrant arrivé à une étape du voyage que Jack devait continuer. Il avait aussi du sang amérindien - son ancêtre breton ayant convolé avec une mohawk - ce qui le fait autochtone de cette terre américaine dans laquelle il n'a cessé de vouloir s'enraciner.

Des similitudes évidentes apparaissent dans l'histoire d'Alex dont la famille est originaire de Vendée ou de Charente. Ses ancêtres ont émigré au Canada et du sang amérindien coule très certainement aussi dans ses veines, ce qui lui fait dire qu'il est fils de chaman. Il le revendique d'autant plus qu'il se sent solidaire d'un génocide dont on parle si peu...

Mais il n'a pas su trouver sa créativité ni dans l'écriture, ni dans la peinture ou la musique. A peine quelques ébauches de dessins et beaucoup de nostalgie d'un passé qui le dépasse...

 

Parfois, il a envie de prendre la vie à bras le corps, mais très vite il s'en détourne. Il s'installe à Paris, puis en Bourgogne dans la propriété familiale, où il passe un hiver à se morfondre, faute de relations sociales suivies, sur la Côte d'Azur où il est confronté à un environnement cosmopolite qui le séduit au début, puis finit par le lasser. Partout où il va, il se sent exclu. Des Philippines au Cambodge, du Vietnam à Ceylan, il papillonne à la recherche de terres plus clémentes que la vieille Europe. Il part au Maroc rejoindre un ami architecte. De Casablanca à Fès, il découvre, au détour d'une médina, un palais des mille et une nuits, où il est reçu comme l'hôte, l'étranger à qui on ne pose pas de question. Il est celui qui vient d'ailleurs et que la culture du pays incline à l'hospitalité. Il est l'invité d'un jour, de deux mais très vite, il choisira de repartir sur les routes, insatiable. Jusqu'à ce qu'enfin, il s'arrête. Il n'a pas vraiment trouvé son hâvre de paix comme Jack, qui rythmait ses voyages par de longs séjours chez sa mère à Lowell, dans le Massachussetts.

Mais il s'invente une famille recomposée pour le distraire de sa solitude. Il s'abandonne à la judéité, convaincu que par sa grand-mère, qui s'appelait Esther, il est juif. Il se réfugie dans ce milieu fermé entre tous, où il a l'impression d'y avoir sa place, même s'il se trompe. Libre penseur comme il l'a été si longtemps, un temps bouddhiste, se reconnaissant dans ce rapport à la nature qui l'avait séduit dans sa jeunesse, il s'adonne à l'alcool pour oublier...Et il cherche désespérément, dans le dessin et l'écriture à clamer son innocence. D'être là, de ne pas l'avoir voulu mais de devoir l'assumer...

 

Sa rencontre avec un psychiatre, qui le reçoit derrière son bureau sans poser de questions, le déconcerte. Avec ses petites lunettes rondes et ses cheveux coupés ras, il écoute Alex qui lui parle de la poésie de Goethe , qui au même titre que celle de Shakespeare, dont il lit actuellement une biographie le transporte dans un monde à part. Alex, curieux, se demande si le tableau accroché au mur, composé en lettres latines a bien sa place dans le bureau d'un psychiatre . Il s'agirait d'une apologie à la poire !

Alex est encore sous l'empire de l'alcool et n'est pas tout à fait lui-même. Le docteur lui propose un autre rendez-vous lorsqu'il aura les idées un peu plus claires...

 

Au téléphone avec une amie, Alex se compare à la licorne, cet animal fabuleux qui, dépeinte dans les bestiaires médiévaux comme étant un cheval blanc et arborant une corne spiralée sur le front, en Occident, sauvage et indomptable, en Orient, paisible et douce mais détentrice de pouvoirs magiques, symboliserait la désobéissance. Car dans l'arche de Noé, les animaux de chaque espèce y étaient accueillis deux par deux. Or la licorne dont la corne est pureté est unique en son genre. Elle aurait refusé de monter à bord ou Noé l'en aurait empêchée. Cela revient au même...Alex, dont les origines le ramènent toujours au Canada est interpelé par les armoiries de l'un de ces dominions britanniques qui possède le lion et la licorne...Le lion pour les imprévisibilités de Richard Coeur de Lion et la licorne, pour son esprit d'insubordination...

 

Alex rentre de voyage et surprise, il n'arrive pas à actionner sa clé dans la serrure. En son absence, quelqu'un s'est amusé à engluer le mécanisme et l'a bloqué. Il ne lui reste plus qu'à enjamber le petit muret qui sépare son balcon de celui de la voisine, au péril de sa vie car il marche au-dessus du vide. Depuis lors, il s'inquiète de tout : du coup de sonnette à l'interphone qu'un gosse a esquissé avant de s'enfuir, de l'arrivée du serrurier qui doit venir le dépanner et qui n'arrive pas... Il veut rester seul quand il est ivre et ne veut en aucun cas se montrer au-dehors, car il n'est pas sûr de ses réactions et ne veut pas se retrouver au poste ou même en prison comme c'est arrivé aux Etats-Unis. Lors de son dernier passage en Floride, il a invité une fille à boire un verre et très vite s'est retrouvé à l'ombre pour quelques heures en attendant qu'une amie paye la caution pour le faire sortir. La fille avait laissé entendre qu'Alex n'avait pas été très fairplay avec elle devant le barman qui avait aussitôt appelé la police... Une affaire rondement menée, pensa-t-il après coup mais il était trop tard pour porter plainte. Une telle aventure aurait pu arriver à Jack qui, à plus d'une reprise, s'était trouvé mêlé à une bagarre dans un bar, comme celle qu'imagine T.C.Boyle dans Beat Generation. "Sous un déluge de coups de poings, de pieds et de coudes, nous nous affaissâmes comme flaque de marijuana, et ...lorsque le barman et la serveuse se joignirent à l'attaquant, nous ne fîmes rien pour tenter de leur résister. Trente secondes de bleus plus tard, nous atterrissions sur le trottoir ...Mais héroïquement beat et marmonnant d'insultes à l'endroit de tous les curés et philistins de la terre, Jack m'avait devancé..."

 

Alex a touché dans sa jeunesse, comme Jack au LSD et autres drogues en tous genres. Avant de venir s'installer en France avec son père, il est resté quelques mois avec son frère aux Etats-Unis et comme il était dans sa période junkie, Alex a été entraîné dans cette aventure. Pour son frère, les choses se sont plutôt mal passées, puisqu'il a tenté de se suicider en se tailladant les veines, mais dans un sursaut de lucidité, il est allé chercher secours à l'hôpital et il s'en est sorti. Alex a tout bêtement pensé qu'il pouvait se supprimer en mettant ses doigts mouillés dans une prise de courant mais ce jour-là, il avait oublié d'allumer l'interrupteur. Une autre fois, il a marché sur le quai d'une gare, pensant pouvoir basculer sur la voie, lors du passage du train mais le courage lui a manqué à la dernière minute...
Jack a très certainement pensé à se tuer lui aussi. Mais il a choisi la manière douce, en buvant plus que de raison et en se détruisant à petit feu. Pourtant, il avait Lowell, où sa mère vivait et où il s'est réfugié à multiples reprises. Alex n'avait même pas ce havre de paix puisque sa mère l'avait abandonné très jeune. Il est toujours en quête de cette affection qui lui a été soustraite...