Le labyrinthe

7. mai, 2017

LE LABYRINTHE

 Il était à peine minuit et l'angle de lumière sous lequel je me trouvais ne me permettait pas d'entrevoir la pièce vide de la maison voisine. Cette maison, je l'avais bien connue du temps où ses habitants y donnaient des fêtes somptueuses. Mais les éclats de lumière qui l'avaient rendue si belle n'étaient plus. Seule une lueur apparaissait dans un des greniers, sans doute, une pièce où plus personne n'était revenu depuis des années. Quand nous étions enfants, nous adorions, Leslie et moi en pousser le verrou et nous y glisser furtivement. Des décors de théâtre de marionnettes désarticulés gisaient là et tout un fatras de vieux tissus aurait pu servir de costumes à une troupe de théâtre ambulant...

Toutes les lumières éteintes dans la maison nous rappelaient qu'il était sans doute temps d'aller dormir mais nous ne pouvions nous éloigner de cet endroit magique et nous restions là à rêver...

 

- Je n'y comprends rien à cette histoire. Elle semble bien saugrenue. Et où est le labyrinthe dont il est question dans le titre ?

- Doucement, tu es beaucoup trop impatient.

- Je continue. Tout est à refaire maintenant que tu m'as interrompu.

Quelques notes de flûte traversière à peine audibles me ramènent au sujet de mon histoire. C'est Leslie, la musicienne de la famille qui invente quelque mélodie lancinante.

 

Le chat est perché sur la chaise de la cuisine. Rien ne laisse présager qu'il va se laisser tomber comme une pierre pour attaquer une souris qui passait par là. Rien, si ce n'est un air résolument agressif et meurtrier dans le regard... Tout laisse à penser qu'elle est prise au piège et qu'elle ne va pas s'en sortir. Tout est calme dans la maison. Rien ne laisse présager qu'il va se passer quelque chose.... Et pourtant, il est là, qui épie, caché près de l’armoire à deux pas d’un passage secret que Leslie avait suspecté dans ses promenades nocturnes dans la maison. Car le domaine a une histoire, une très longue histoire cachée à mots couverts comme dans un puzzle …

 

La clé de l’énigme résiderait dans la découverte d’un livre. Mais pas n’importe lequel ! Ce livre aurait appartenu au grand-père de Leslie ou il en aurait hérité par hasard. Mais entre une période d’histoire bien répertoriée dans les rayonnages de la bibliothèque qui ferait allusion à ce passage ou un monde imaginaire dans lequel l’évocation de ce secret serait bien dissimulée entre les pages d’un roman, comment choisir ? Leslie est tentée par une page historique qui pourrait expliquer la présence d’un passage secret dont la construction remonterait au Moyen Age mais elle n’aime pas beaucoup se plonger dans l’Histoire. Elle n’a surtout pas envie de faire des recherches fastidieuses dans des documents anciens à la calligraphie tortueuse et elle préfère imaginer un univers de fantaisie à sa portée…

 

Elle pense tout de suite à des insectes qui auraient creusé des milliers de galeries dans les murs et auraient atteint leur but : édifier petit à petit un passage en forme de labyrinthe, où un petit animal aurait pu se faufiler. Mais il est question d'inventer un monde imaginaire. Nous en sommes loin.

 

Revenons pourtant à cette idée de labyrinthe. Pas celui, attribué à Dédale, dans lequel Thésée s’engagea pour tuer le Minotaure en Crète et dont la complexité du plan rendait l’issue introuvable, sans le fil d'Ariane, ni les allées entrelacées d'un bosquet, où il est difficile de s’orienter et où l’on s’égare, mais aux méandres du pavement de certaines églises du Moyen-Age ; on aurait pu imaginer les vestiges d’une telle décoration dans les soubassements de la maison.

 

Mais pourquoi Leslie revient-elle toujours au Moyen Age, une période bien réelle alors qu’elle cherche à s’en évader ?

Elle aperçoit, dans un rayon de soleil un fil soyeux que tisse une grosse épeire et se dit que c’est peut-être un signe pour sortir du monde réel et elle n’est pas surprise d’entendre l’araignée lui parler et lui indiquer la fabrique de fils à soie où des milliers d’insectes s’affairent.

 

- Je cherche un fil d’Ariane, demande Leslie.

- Nous n’en avons plus en stock mais si tu patientes un peu, ton souhait sera comblé. As -tu de quoi payer ?

- Je n’ai rien que des noisettes.

- Quelques mouches seront plus utiles…

 

Leslie se retrouve avec une pelote de fil soyeux dont elle ne sait que faire..

 

Labyrinthe, fil d’Ariane …elle ne sait plus ce qu’elle cherche. Car un fil d’Ariane sert aussi à s'évader d’une situation fâcheuse. Or l’épeire faisait allusion à un fil de soie. Et Leslie est en quête d’un moyen de se sortir d’un labyrinthe inventé de toutes pièces par son imagination…A moins que ce labyrinthe existe vraiment, répertorié, quelque part dans les livres de son grand-père…Non, elle doit absolument y renoncer. Et débuter enfin son récit après ce long prologue…

 

Par un chaud après-midi d'été, Leslie se retrouve dans un grand champ de blé, en partie fauché mais où des épis restent debout, semblant l’inviter à avancer et c’est un véritable labyrinthe de verdure qui s’empare d’elle.. Les épis semblent lui indiquer le chemin ; elle s’y engage mais très vite, elle fait demi-tour. Il lui semble bien qu’elle est déjà passée par là…Elle est déconcertée. Elle revient sur ses pas. Elle se souvient qu'Icare a tenté de s’évader du labyrinthe en s’envolant mais ses ailes de cire ont fondu car il s’est trop approché du soleil. Le soleil, voilà un élément qui devrait rentrer dans la composition de son histoire. Car si Leslie avait pu s'élever dans le ciel, tel Icare, elle aurait compris qu'elle venait de s'engager, sans fil d'Ariane dans un immense labyrinthe.

 

Dans cet océan de verdure dont les épis ondulent au vent, Leslie s'accroche aux fils d'une toile d'araignée qui se collent à ses cheveux. Ils sont déjà bien tissés pour lui servir à quelque chose, se dit-elle. Et tout à coup, elle se sent bien petite pour affronter ce monstre qui va l'engloutir la nuit tombée. A la lumière du jour, elle marche devant elle, tant qu'un rideau d'épis ne vient pas obstruer son chemin mais elle va se fatiguer et s'épuiser à ce petit jeu-là! C'est un combat parfaitement inégal qui va s'engager entre elle et la Nature et comme on sait qu'Elle reprend toujours ses droits ...

 

L'intelligence de l'enfant est aiguisée par le fait qu'elle ne se sent pas seule, car il y a à parier que cet îlot est peuplé de dizaines de créatures: elle va très vite sortir de sa solitude.

 

En effet, elle aperçoit une sombre silhouette se profiler dans un angle devant elle; elle court pour la rattraper mais elle la voit dans un autre angle disparaître. Jamais elle ne peut l'atteindre. Fatiguée de courir elle s'essouffle rapidement et s'arrête. C'est alors que l'ombre se fait forme humaine et lui parle :

- Que fais-tu, petite fille ?

- Je me suis perdue. Y a-t-il un moyen pour sortir de ce labyrinthe ?

- Il n'y en a pas. Si ce n'est de sortir de ton rêve.

- Est-il vrai que ce labyrinthe n'existe pas et que c'est moi qui l'ai imaginé ?

 

Sans répondre, la silhouette s'est encore esquivée. Je me serais donc perdue dans mon propre rêve, se dit Leslie. Mais je n'ai pas le souvenir de m'être endormie. Je suis bien éveillée puisque j'entends le chant des oiseaux autour de moi et le souffle du vent dans les épis. Il doit y avoir une autre explication.

 

Elle aperçoit un papillon et elle se dit que, si elle rêve, lui aussi peut rêver d'elle. Elle est très surprise de voir les ailes du papillon perdre leurs couleurs au fur et à mesure qu'elle s'approche de lui. Mais il a déjà pris la fuite et elle ne peut le rattraper.

 

Une suite de petits faits sans importance la fait douter d'elle-même : elle se heurte à un grillon aussi grand qu'elle qui lui parle et l'enjoint de lui céder le passage - elle n'hésite pas à lui obéir car il est plutôt impressionnant avec ses stridulations assourdissantes. Elle met le pied malencontreusement sur le terrier d'un petit animal aux yeux rouges qui se fâche d'avoir à reconstruire toute l'entrée de son habitat. Enfin, une fourmilière immense lui barre le passage. Elle cherche à la contourner mais sans succès. Pas question de la détruire car elle aurait à ses trousses des miliers d'insectes en furie après elle. Elle s'agenouille et quémande un droit de passage...

Décidément, elle se trouve dans une situation bien farfelue et décide de s'en remettre aux maître des lieux. Mais comment le reconnaître ? Ce ne peut-être ce faisan doré qui se pavane ou ce petit troll tout vert qui se confond avec les épis derrière lesquels il se cache. On m'a dit que j'étais dans un rêve, se dit Leslie. Je ne voulais pas le croire mais je commence à me poser des questions. Le labyrinthe est pourtant une réalité.

 

Elle est abordée par un grand champignon noir qui parle sa langue et dont le chapeau lui fait de l'ombre.

- Je suis bien aise de te rencontrer car il n'y a pas âme qui vive à qui je peux confier mon secret. Je vis un cauchemar car plus le temps passe et plus je noircis jusqu'à devenir comme de l'encre. Que vais-je devenir ?

- Calme-toi ! Si j'arrive à inverser le cours du temps et à remonter le fil du labyrinthe, nous pourrons peut-être tous sortir de cette impasse !

- Fais vite car je me décompose à vue d'oeil!

 

Leslie était bien embarrassée de s'être engagée ainsi. Si elle pouvait se faire comprendre d'un champignon, c'est qu'elle était encore en train de rêver et comment rejoindre le centre du labyrinthe ?

Elle perdit patience et se mit à pleurer. Quelqu'un l'entendit. Elle ne pouvait le voir mais sa voix était grave et imposante :

- Qui se permet de venir pleurnicher et de m'échauffer les oreilles avec des reniflements incessants .

- C'est moi, dit Leslie. Je me suis perdue et je ne peux trouver le chemin de la sortie.

- Je t'en prie. Ne viens pas me déranger. Je suis le maître de ces lieux et j'ai besoin de calme.

- Justement, c'est vous que je cherchais.

- Eh bien ! Fais comme si tu ne m'avais pas rencontré !

- Entendu. Mais donnez-moi un indice pour sortir de ce labyrinthe

- Regarde derrière toi. Tu es trop sotte...

 

Leslie se retourne et ne voit rien. A moins que ce ne soit cette petite coquille de nacre, dans laquelle se réfléchit son visage, qui permettrait, en l'orientant vers le soleil, de faire des signaux de lumière....Ou plutôt ce cerf-volant dont le fil vole au gré du vent. Mais comment s'y accrocher sans risquer de le casser ? C'est un vrai casse-tête... Ah! Elle voit la course du cerf-volant interrompue par des épis très hauts dans lesquels le fil s'est embrouillé. Elle pense avoir gagné la partie quand le fil lui échappe des doigts. Elle le rattrape mais elle est trop lourde pour pouvoir espérer s'envoler...Elle pourrait attacher un message mais qui sait où le vent le dirigerait ! Elle est étourdie par tous ces efforts. Et la lumière du jour commence à décliner. Elle frissonne.

 

Elle ne sait plus où la portent ses pas. Elle est bien trop fatiguée pour continuer à marcher. Elle se réfugie dans l'angle du mur de verdure qui obstrue le chemin mais elle est résolue à ne pas s'endormir. Une immense ombre vient recouvrir le ciel avant que la lune n'éclaire le champ d'une étrange lumière blafarde. Heureusement, il ne fait pas nuit noire comme de l'encre et elle repense au champignon sans doute décomposé à cette heure. Elle n'a rien pu faire pour l'aider à remonter le temps et à échapper à son sort funeste. Le temps s'est comme arrêté depuis qu'elle est dans ce labyrinthe. Elle ne peut ni avancer ni reculer. Elle est comme prise au piège, comme une mouche dans une toile d'araignée....

A moins qu'elle ne puisse écarter quelques épis et découvrir une image fugace sans doute floue mais bien reconnaissable pour qui sait voir, c'est-à-dire pour qui a déjà vu, dans un autre lieu ou un autre temps ! Leslie imagine être déjà venue en ces lieux mais elle ne garde qu'un souvenir comme enfoui dans sa mémoire . Comment l'en faire sortir, là est la question !D'autant qu'une silhouette apparaît, aux contours indécis, comme effacés par le temps.

 

Leslie ne peut qu'entrevoir un visage qu'elle ne peut identifier mais qui semble lui sourire et elle se sent happée par un doux sortilège. Ne serait-elle pas dans un conte de fée ou plutôt une page de son enfance. Elle cherche en vain à qui lui font penser ces yeux tristes? Quand tout à coup la silhouette s'estompe jusqu'à disparaître...

 

C'est un parfum subtil qui l'enveloppe comme un nuage bienfaisant à présent,tandis qu'un léger son associé au poil soyeux d'un petit animal mettent tous ses sens en émoi. Mais les épis se sont déjà refermés pour laisser la place à un être malfaisant qui l'attaque. Elle n'a pas le temps de trouver la parade et elle est sauvagement griffée au visage. Le sang coule. La réalité l'a rattrapée.

 

Mais la silhouette qu'elle n'avait pas reconnue un temps se matérialise pour lui porter secours et l'arracher aux griffes de son agresseur. C'est un combat inhabituel qui s'engage entre un monstre fait de chair et de sang et un être irréel pareil à un fantôme. Leslie ne peut intervenir, empêtrée dans des épis qui semblent la ligoter. Elle ne peut qu'assister, impuissante à une lutte cruelle qui la dépasse.

 

La silhouette familière semble prendre le dessus tandis que l'autre perd son sang par une large blessure au flanc. Leslie n'a toujours pas réalisé comment les choses ont pu tourner si mal