L'arche de Noé

7. mai, 2017
7. mai, 2017

Tout le monde - le plus souvent sans le savoir - connaît le nom Ourartou : c’est lui qui se cache dans la Bible, sous celui d’Ararat, point culminant des monts d’Arménie, où l'arche de Noé se sera échouée.Voilà pour la légende. Pour l'histoire, le royaume d’Ourartou est d’une certaine manière une énigme; situé sur le territoire actuel de la Turquie et de l’Arménie, jusqu’aux confins de l’Azerbaïdjan, il rivalisa avec l’Assyrie jusqu’à mettre celle-ci en péril et disparut brutalement, telle une météorite à la fin du 7ème siècle avant J-C.

Romains, Byzantins, Mèdes, Arabes, Mongols, Perses et Turcs ont foulé au cours de l'histoire, la terre arménienne, réduite aujourd'hui à une peau de chagrin comparée au royaume d'Ourartou.

 

 

 

Léa s’est retrouvée un 24 avril devant l’ambassade de Turquie à commémorer le génocide arménien de 1915, non pas par le plus grand des hasards mais en toute connaissance de cause. Et cette histoire remonte à quelques années…

 

Elle était alors en fac et y avait rencontré Kathy, d’origine arménienne, qui allait lui ouvrir les portes d’une intelligence d’esprit et d’une générosité qu’elle n’aurait jamais soupçonnées.

Les Arméniens sont un peuple fier et riche d’une culture exemplaire. Astrid, Serge, Aram, Sato et les autres allaient devenir ses meilleurs amis…et ce n'est pas un vain mot. A vrai dire, chacun issu d'une partie de la Grande Arménie, Serge vient d'Arménie soviétique, Sato d'Iran et Aram de Turquie... Héritiers d'une tradition deux fois millénaire, celle du royaume d'Ourartou, ils ont émigré, les uns fuyant le royaume ottoman dans les années 20, d'autres la révolution khomeniste en Iran ou la guerre civile au Liban beaucoup plus tard, en Amérique, Argentine, ex-URSS, France ou Proche-Orient. De Los Angèles à Erevan ( capitale de l'Arménie), de Buenos Aires et Montevidéo à Ispahan et Alep, de Vancouver à Tbilissi, leur mémoire a survécu à tous les aléas de l'exil. Ceux de la deuxième génération se sont fondus, à la faveur de leur intégration - leur prénom n'ayant plus aucune consonance arménienne - dans la population du pays où ils se sont installés... "Ma grand-mère me faisait les gros yeux quand je parlais arménien dans le métro. Il ne fallait surtout pas se faire remarquer..." confiait à Léa une directrice d'école, Mireille Eolmézian.

 

Les liens séculaires tissés entre la France et l'Arménie se sont fortement exprimés en 1915 : c'est en apercevant son drapeau sur lequel était écrit "Chrétiens en péril", qu'une escadre française vint au secours d'Arméniens assiégés par l'armée turque dans le golfe d'Alexandrette, près d'Antioche. Une partie des rescapés du génocide a d'ailleurs choisi la France comme terre d'exil et en soixante dix ans, les Arméniens ont écrit leur page d'histoire où se distingue Missak Manouchian, résistant à la mémoire duquel Aragon a écrit son poème l'Affiche rouge. Ils se sont intégrés en préservant leur identité culturelle marquée par toute une génération d'écrivains qui ont forgé une expression littéraire moderne. Edgar Chahine puis Jean Carzou dont une chapelle à Manosque abrite l'Apocalypse, brillent dans la peinture française, Aram Katchatourian dans la musique classique et Komitas dans le chant choral, Robert Guédiguian avec Voyage en Arménie aujourd'hui dans le cinéma ...

 

Léa avait choisi de s'investir dans une association baptisée Ourartou, afin de faire partager les richesses de la culture arménienne : ses paysages, son histoire et son architecture, son église et sa musique, sa langue et ses blessures... La première étape fut de proposer un voyage d'études en Arménie et en Géorgie, encore soviétiques à l'époque. L'idée était de faire se rencontrer des gens de tous horizons dans un lieu magique : une église d'Arménie, celle d'Etchmiadzine pour en préciser les contours architecturaux, son lien fort avec la chrétienté et sa tradition musicale. Tout le reste était laissé à la grâce d'une rencontre avec l'autre, arménien ou non de la diaspora ou d'Arménie.

 

Etchmiadzine dépeint avec force la spiritualité et l'esprit d'innovation artistique qui furent l'apanage de l'église arménienne depuis sa fondation par Saint Grégoire l'Illuminateur. C'est à Etchmiadzine que réside le catholicos, le pape des Arméniens, car elle est une église à part au sein du monde chrétien.

Construite sur un plan en forme de croix, elle est surmontée d'une coupole centrale très caractéristique. Toutes les églises d'Arménie lui ressemblent, jusqu'aux chapelles troglodytes de Geghard, creusées dans le basalte et celles de Sevan, beaucoup plus modestes mais toutes classées au patrimoine commun de l'humanité. C'est dire la qualité de leur architecture et de leur situation, souvent dans des paysages contrastés entre montagne et eau ( entre Ararat et le lac Van). Malheureusement, de nombreuses khatchkars, ces stèles de pierre sculptées de croix, véritables professions de foi des Arméniens ont été détruites, alors qu'on ne trouve pas leur équivalent ailleurs...

 

Aux confins de l'Arménie, l'Azerbaïdjan revendiquait la région du Haut- Karabakh, une enclave arménienne, rattachée finalement à la nouvelle Arménie devenue indépendante en 1991. Erevan, sa capitale, d'où l'on aperçoit le mont Ararat, resté en territoire turc, où brûle la flamme du mémorial au génocide abrite de grands bâtiments délabrés et des chantiers à ciel ouvert, héritages de l'ère soviétique. Tandis qu'à Tbilissi, en Géorgie, où l'Art nouveau est à l'honneur autant sur les façades que sur les balcons des maisons, c'est un charme tout particulier qui se dégage de la ville . Pour s'en imprégner , il faut se laisser bercer par les bruits de la ville, les accents de la musique au loin, qu'accompagne souvent la danse en famille ou entre amis. Ce sont les musiciens de la rue qui inspirèrent Aram Katchatourian - né à Tbilissi - pour sa Danse du sabre, écrite en un jour avant de faire le tour du monde. Mais le reste de son oeuvre, tout aussi riche musicalement est restée dans l'ombre ou presque...

En Géorgie, la langue parlée appartient, comme l'arménien à un monde culturel et religieux identique, celui du Caucase, même si les systèmes linguistiques sont différents. C'est d'ailleurs grâce à leur alphabet que les Arméniens ont su conserver leur identité. Un troubadour du 18ème siècle, Sayat Nova s'est singularisé pour son gôut des voyages et son érudition en langues persane, arménienne, géorgienne et turque...C'est à lui qu'un cinéaste, d'origine arménienne Sergueï Paradjanov, rendu célèbre par la mobilisation du monde littéraire français, emmenée par Aragon pour le sortir de prison, a rendu hommage dans un de ses premiers films.

 

Et puis, il y eut le tremblement de terre du 7 décembre 1988. Antoine Agoudjian, photographe appartient à une génération pour qui, avant les années 1980 et la perestroïka, il était impossible de se rendre librement dans le pays de ses ancêtres. Mais leurs récits peuplaient son imaginaire." Je suis parti en Arménie, dit-il au moment du tremblement de terre, pour visualiser des lieux, des villages, des gens. Un peu comme on part à la recherche d'une voix que l'on a longtemps écoutée au téléphone. C'est sur place que j'ai décidé que je ferai de la photo. L'histoire des Arméniens allait conditionner tout mon travail..."

 

Léa fut associée à l'aide humanitaire envoyée sur place. Plusieurs de ses amis se rendirent à Spitak, entièrement dévastée par le séisme ...

 

Au fil des années, l'association Ourartou grandit et se consacra à d'autres facettes de la culture arménienne : papiers d'Arménie, tapis, manuscrits et enluminures, musique ...

A chaque thème, une rencontre : avec Francis Kurkdjian, parfumeur qui rappelle que sa famille vient de Turquie. "J'ai grandi, dit-il, dans la langue, la cuisine, les cérémonies religieuses, la sociabilité arméniennes. Chez moi, on mangeait des moules farcies, des dolmas et des gateaux au miel. Les évocations de l'enfance sont fondamentales dans le travail d'un parfumeur. Nos référents olfactifs se bâtissent jour après jour et je garde de mon enfance des odeurs extrêmement marquantes. Mais je ne fais pas plus de parfum à la rose parce que je viens d'une famille arménienne. Je crée de temps en temps des papiers d'Arménie, petites bandes de papier à brûler, imprégnées de composants odoriférants comme l'encens, la myrrhe ou la vanille..."

 

Avec Nil Agopoff, c'est de tapis qu'il sera question. "L'atelier de mon père, Souren, artiste-artisan étant la principale pièce de notre domicile, j'ai été imprégné de leur présence dès mon enfance. J'ai le bonheur de dire que les tapis arméniens ne manquent pas de faire partie des tapis d'Orient, si riches de spiritualité."

 

Quant aux manuscrits et enluminures, c'est à la Bibliothèque nationale de France que se trouve la collection la plus importante d'Europe, si l'on excepte celles du Matedanaran d'Erevan et des congrégations religieuses de Jérusalem, Venise, Ispahan et Vienne. Le premier manuscrit arménien est un missel traduit du latin pour les religieux d'Italie. Puis sous Louis XIV, c'est Colbert qui va donner son impulsion pour retrouver des manuscrits orientaux, agrémentés d'enluminures, aux multiples traditions : celle de Vaspurakan, peinture populaire narrative très colorée mettant en scène plusieurs épisodes par page, un peu comme dans les bandes dessinées, l'école de Cilicie aussi, à laquelle s'intègrent des influences ottomanes. D'où l'osmose entre Orient et Occident qui s'opère par la suite dans les livres imprimés et la musique, car elle n'est pas un îlot isolé; elle est représentative du Caucase et se prête aussi bien à la liturgie qu'à la musique populaire.

 

C'est ainsi que Léa entre en contact avec de nombreux chanteurs et musiciens, joueurs de duduk - cette petite flûte antique en bois d'abricotier - qui prêtent leur talent à Ourartou pour des soirées musicales ou de mémoire au cours desquelles des documents filmés comme Arménie 1900 ou des réalisations plus récentes seront projetées.

 

Mais les années passent et petit à petit Ourartou se disperse aux quatre coins du monde. C'est alors que Léa est amenée à voyager au Canada et pressent qu'elle va retrouver la trace d'un ami qu'elle a connu il y a longtemps à Paris. Entre temps, elle a appris qu'il s'est installé au Canada mais il a perdu la mémoire dans un accident de voiture et ce ne sont que des bribes de souvenirs qui lui reviennent de temps à autre. Léa va l'aider à retrouver ses origines ...

 

Elle avait fait la connaissance de Serge à l'occasion de la commémoration du génocide, un 24 avril, devant l'ambassade de Turquie. Elle criait haut et fort sa rancoeur quant à la non-reconnaissance de ce génocide par les Turcs et tout à coup, son regard se fixa sur lui. Il n'était pas très grand et ses yeux lui dévoraient tout le visage. Des yeux qui lui rappelaient ceux de son frère disparu brutalement quelques années plus tôt. Serge brandissait le drapeau arménien aux couleurs rouge du sang versé, bleu pour le ciel d'Arménie et orange pour l'or gagné par un travail juste. Il était acteur et avait joué déjà au cinéma...

Son parcours était des plus insolites. Il est né en Arménie Soviétique mais ses parents sont nés en France. Ses grands-parents avaient émigré après 1915 et lorsque les Arméniens ont été rappelés par Staline pour repeupler l'Arménie, ses parents se sont retrouvés dans le même village où ils se sont mariés dix ans plus tard. Serge aurait aussi bien pu naître en France.

 

Envoyé par ses parents, qui avaient toujours gardé l'espoir de repartir un jour, à l'école française de Erevan, il bénéficie avec sa famille, dans les années 60 d'un système mis en place après Khrouchtchev, permettant aux Arméniens de repartir dans le pays qui les avaient accueillis. Ses parents s'installent à Meudon la Forêt. A son arrivée, Serge ne se sentait pas de la culture de la diaspora. Il travailla donc à une intégration totale.

Il est très vite attiré par le théâtre et passe beaucoup de temps seul à étudier des textes en français. En 1978, il se fait remarquer dans le cinéma après avoir monté une pièce à Avignon. Il tourne dans deux longs-métrages pour le cinéma. C'est à ce moment-là que Léa le rencontre.

 

Les Arméniens sont, en général assez réservés de nature mais très chaleureux. Il est vrai que Serge n'est pas très expansif mais une fois qu'il a donné sa parole, il ne la reprend pas d'un coup de tête. Léa est aussi très fidèle en amitié et ne s'exprime pas à tort et à travers. Ils se comprennent. Leurs centres d'intérêt sont pourtant aux antipodes mais le fait que Léa se soit investie dans Ourartou, lui donne une sorte de passeport pour un voyage intérieur, au sein d'une communauté unique en son genre...

 

"L'intégration, c'est trouver la bonne distance entre ce qu'on avait, ce qu'on a conquis et qu'on a transcendé pour pouvoir donner aux autres" disait souvent Serge. C'est une sorte de respect mutuel ."Je n'ai pas de mission politique à remplir. C'est plus en artiste que je souhaite m'exprimer." Tout comme Atom Egoyan, fils d'artistes peintres réfugiés qui a été élevé au Canada. Atom y aurait retrouvé le chemin de ses origines avec son film Ararat...

 

Léa est au Canada et le chauffeur de taxi qui l'emmène de l'aéroport au centre-ville est d'origine arménienne. Pas étonnant, puisque sur les sept millions d'Arméniens dans le monde, il y en a beaucoup émigrés en Amérique. " Quand les Turcs vont-ils se décider à nous rendre notre mont Ararat ? " questionne-t-il. Léa est un peu prise de court. Il est vrai que le mont est situé aujourd'hui à une soixantaine de kilomètres de la frontière et que par temps clair, on peut apercevoir de Erevan le sommet d'Ourartou. Mais jamais elle n'aurait pensé, en montant dans cette voiture, se voir transportée à des milliers de kilomètres de là par la magie de la seule présence de cet homme au volant. Léa lui demande de lui indiquer un lieu où rencontrer les Arméniens de la diaspora. Car tout à coup, elle a le sentiment qu'elle pourrait bien retrouver au Canada un ami qu'elle avait connu en France et qu'elle a perdu de vue. Serge biensûr dont elle a appris qu'il est parti il y a plusieurs années et qui n'a plus jamais donné signe de vie...

 

Près de son hôtel, elle arpente les petites rues aux alentours, avant de s'engager dans une impasse, où se trouve l'antenne locale de la diaspora arménienne. Elle trouve porte close mais s'enquiert des heures d'ouverture auprès d'un passant, dont le visage ne lui est pas inconnu, mais elle n'arrive pas à mettre un nom sur ces yeux-là. Il ne semble pas la reconnaître non plus. Elle a à peine le temps de le croiser qu'il est déjà reparti...Et pourtant, elle est sûre qu'elle l'a déjà vu quelque part. Elle décide de s'arrêter à la librairie voisine, encombrée de nombreux ouvrages, la plupart en arménien, tenue par une vieille dame, qui lui précise que des soirées en toute amitié sont données au café du coin tous les mardis. Léa décide donc de revenir le mardi suivant et à peine franchi le seuil du café, elle se trouve nez à nez avec celui qu'elle avait rencontré quelques jours plus tôt. Cette fois, il se présente. Il s'appelle Serge et il fait part à Léa de son plaisir à se retrouver dans l'ambiance chaleureuse de cette communauté aux multiples talents. Il a eu, il y a peu un accident de voiture et ce ne sont que des bribes de mémoire qui lui reviennent de temps à autre ou un air de musique sur lequel il se met à danser. Une image revient continuellement dans son esprit : une montagne très haute, enneigée en son sommet. Et c'est tout...

 

Léa fait tout de suite le lien avec le mont Ourartou, mais Serge ne se souvient pas avoir jamais vu cette montagne, avec ses yeux à lui. Il semble que ce soit plutôt dans ses souvenirs et les récits de sa famille qu'il faille puiser. Lorsqu'ils auront fait plus ample connaissance et que Léa devra reprendre le chemin du retour, peut-être arrivera-t-elle à décider Serge à l'accompagner en Arménie. Il y retrouvera alors la terre de ses ancêtres dont il ne garde présentement aucune réminiscence ou si peu. Il n'a pourtant pas oublié comment préparer les beureks, sortes de petits mille-feuilles, à base de feta ou de viande et de pâte feuilletée. Mais la première soirée au café Ourartou s'achève sur une douce mélopée entonnée par tous. Il est grand temps de penser à partir...

 

D'autres rendez-vous viendront s'ajouter les uns aux autres et peu à peu Serge va se faire à l'idée d'accompagner Léa en Arménie, ou plus exactement en Turquie où se situe le mont Ararat. Tout au long de leurs longues conversations, il s'avère que Serge compte dans sa famille quelques survivants du génocide. Sans doute un ou deux grand-parents qui auraient émigré en France, sans espoir de retour. D'ailleurs les billets de transport que l'on confiait aux réfugiés qui s'embarquaient pour Marseille, étaient des allers simples. Un défi à relever pour des gens qui avaient tout perdu et qui devaient tout reconstruire..

En revanche, pour la deuxième génération née en France, l'intégration induit un mouvement d'aller-retour. C'est ce qui explique les voyages à répétition que Serge a déjà entrepris dans le village de son grand-père, presque inaccessible en Anatolie ( Turquie). Après l'Arménie, la diaspora en France et au Canada, il se tourne vers un travail de mémoire, complètement engloutie à la recherche d'une terre promise à jamais perdue...

 

Par un beau matin de juin, Léa et Serge se retrouvent dans un taxi en route pour Erevan. Quand les Turcs vont-ils se décider à nous rendre notre mont Ararat? questionne le chauffeur. Léa est interloquée : n'est-ce pas la même phrase qu'elle a entendue au Canada prononcer par un Arménien de la diaspora ? Dans la ville aux cinq collines, aérée d'espaces verts agrémentés de fontaines, qui s'imbriquent dans la ville comme dans un puzzle, la couleur rose et ocre de ses constructions vient de la pierre volcanique, le tuf arraché au mont Ararat tout proche. Et c'est justement vers Ourartou que Léa et Serge s'envolent quelques jours après leur arrivée.

 

L'avion qui se pose au bord du lac Van, sur l'aéroport le plus proche du mont décrit une large boucle au-dessus des eaux immobiles. C'est un décor qui rappelle à la fois la Mongolie et l'Islande, piémont constellé de roches basaltiques. Très vite, la voiture se transforme en machine à remonter le temps. Entre Bible et mythologie. Au nord, la mer Noire et le pays de Jason et la Toison d'or ; au sud, la Syrie ou Mésopotamie, la contrée natale d'Abraham. A l'est, la patrie des Perses, c'est-à-dire l'Iran ...


Le décor se précise peu à peu - plaques de neige, air vif sous le soleil brûlant - à l'approche de Dogubayazit, gros bourg poussiéreux au pied du mont, où s'opèrent toutes sortes de trafics . Seuls de fréquents barrages de l'armée turque rappellent que Léa et Serge sont en région kurde. Impossible d'ignorer la guerre menée par Ankara contre les séparatistes du Kurdistan.

Ici, plus d'arbres ni de cultures; mais des marmottes et des hermines, des éperviers et des aigles évoqués par Yachar Kemal dans la Légende du mont Ararat. Arthur Koestler qui l'avait vu d'Arménie écrit : " il semble très vraisemblable que le mont ait paru flotter avec le même détachement au-dessus des eaux du Déluge".

 

" Vous voulez monter là-haut ? " demande Ahmet à Léa et Serge. "Il vous faut une permission administrative d'Ankara; cela ne prend que trois mois." et il se met à rire. L'ascension n'est pas difficile; cela ne prend que quatre jours aller-retour. On monte en camion jusqu'à 2200m, on dort sous la tente et on boit pour oublier qu'on danse sur un volcan. Il y a là-haut neuf villages kurdes. On atteint la côte de 3300m à pied ou à cheval, puis le troisième jour, la côte 4200m après quatre heures de marche. Le pire est pour le dernier jour: départ à 6h du matin pour rejoindre le sommet par - 35°et redescente au pas de course avant le coucher du soleil.

 

L'arche de Noé ? Elle serait à 20kms au sud de Dogubayazit en empruntant la route qui mène au palais d'Isakpacha, un ancien caravansérail des routes de la soie, une des merveilles islamiques de Turquie, bâtie dans un décor lunaire. Près du lieu-dit Uzugili, une roche dont les contours évoquent la forme d'une coque précédée d'un piton ressemble vaguement à une proue de navire. Beaucoup s'y sont laissés prendre. Mais Léa et Serge sont en quête d'autre chose. Ils se dirigent vers le lac de Van, sur un îlot au milieu d'une eau turquoise, où se trouve l'église Sainte-Croix d'Aschtamar du 10ème siècle et dans le petit musée de Van, Léa ne s'étonne pas, dans la section consacrée au génocide arménien, d'une lecture négationniste présentée là, à l'aide de livres sur la "falsification arménienne".

 

Gavée de légendes au sujet de l'emplacement de l'arche de Noé toutes plus farfelues les unes que les autres, Léa pense qu'il vaut mieux se rendre dans le village du grand-père de Serge, au nord-ouest de l'Anatolie, l'Asie Mineure de l'Antiquité. Mais aujourd'hui les minorités religieuses sont les premières à faire les frais du nationalisme exacerbé en Turquie : meurtre de missionnaires évangélistes à Malatya en plein centre de l'Anatolie, près du mont Nemrut Dag, assassinat d'un journaliste d'origine arménienne à Istanbul, détesté des milieux nationalistes qui nient le génocide... Les Chrétiens d'Orient, arméniens, grecs orthodoxes, assyro-chrétiens subissent, en Turquie un déclin inexorable.

 

Léa rappelle à Serge qu'il y a plusieurs années, invité à un festival de théâtre à Istanbul, il n'avait pu s'empêcher de traverser la mer de Marmara pour retrouver Sölöz, le village de son grand-père Avedis, synonyme d'annonciation en arménien. De cette journée qui n'a jamais cessé de l'obséder, restent des images à demi-voilées et inachevées, qui donnèrent à voir les traces furtives d'une communauté chassée de son village: une église détruite et des pierres tombales jetées pêle-mêle derrière l'école. Pourtant, comme l'avait dit Avedis à son petit-fils, l'une des particularités de son village, c'était de graver sur les stèles, non seulement l'identité du défunt mais aussi des poèmes profanes. Aujourd'hui, les habitants de Sölöz ( slaves musulmans de Thessalonique implantés de force par Atatürk en 1923) veulent rendre hommage aux Arméniens qui les ont précédés et qui ont été chassés en 1922 après avoir échappé aux massacres et aux déportations, alors qu'ils étaient installés dans cette région depuis le 16ème siècle ; ils y travaillaient la soie, fabriquaient l'huile d'olive et cultivaient la vigne...

 

Revenu de ses émotions -du seul fait de se retrouver en terre arménienne, les souvenirs remontent à sa mémoire longtemps embrumée - Serge souhaite maintenant retourner à Sölöz et parle à Léa du film qu'il souhaiterait tourner pour réamorcer le dialogue entre Turcs et Arméniens :

 

Les images de Sölöz ont ressurgi en moi et avec elles, l’envie palpable de Retourner au village.
Retourner sur les traces de mon grand-père.
Retourner le monument des pierres tombales arméniennes et en décrypter les gravures.
Retourner là où mes ancêtres ne pourront jamais plus retourner.
Retourner et mieux mesurer ce qui m’a été transmis.
Retourner pour briser le tabou si fortement ancré entre Arméniens et Turcs.
Retourner les visages vers l’avenir sans délaisser le passé.
Chercher la vérité dans ce qui apparaît et non derrière les apparences.

Léa et Serge s'envolent donc pour Bursa, la Brousse de l'Antiquité, aussi célèbre pour sa mosquée verte qu'Istanbul pour sa mosquée bleue... Ils prennent ensuite la route de Sölöz. Cette visite va permettre à Serge de conforter ses relations avec les gens du village. Lors de son premier passage, il avait pris des photos en cachette et un projet de livre avait été évoqué avec Marc Nichanian, basé à New-York qui n'a pas abouti...

 

Il s'aperçoit très vite que les gens du village ont un rapport au génocide qui n'existe pas dans leur mémoire. Coupés eux-mêmes de leurs propres racines, ils n'ont pas pensé que les Arméniens avaient été non seulement chassés mais déportés. L'écrivain Agop Ochagan, originaire de Sölöz évoque les cohortes de déportés en 1915 comme une masse sans corps, sans nom, déchiquetée, chassée de son centre , de son pays, de sa religion. La catastrophe est infinie, écrira-t-il, mais étrangement uniforme. Car après l'armistice de 1918, certains Arméniens, dont Avedis sont retournés dans leur village, ont essayé de les faire revivre mais le conflit gréco-turc les en ont empêchés. Ils ont dû prendre les armes avant de s'enfuir en 1922, abandonnant tout sur place. S'il y avait eu échange de populations, ils auraient pu emporter leurs biens. Ils n'ont pas simplement été déplacés, ils ont été condamnés à l'exil. Voilà pourquoi ce n'est qu'aujourd'hui que les questions trouvent des réponses. Ainsi, les portes des maisons arméniennes qui sont restées fermées depuis 1922, se rouvriront peut-être un jour, à la faveur d'un regain d'intérêt des Arméniens pour leurs villages d'origine, qui sait ? C'est cette prise de conscience des jeunes générations qui peut sauver de l'oubli tout un passé englouti dans les mémoires.

 

Toute forme d'émigration produit, déjà par elle-même, avait écrit en son temps Stefan Sweig, inévitablement, une sorte de déséquilibre. Quand on n'a pas sa terre sous ses pieds, on perd quelque chose de sa verticalité et il faut l'avoir vécu pour le comprendre. C'est sans doute ce qui est arrivé à toutes ces familles arméniennes déplacées...Et Sweig poursuit : " il ne m'a servi à rien d'avoir exercé près d'un demi-siècle, mon coeur à battre comme celui d'un citoyen du monde. Non, le jour où mon passeport m'a été retiré, j'ai découvert qu'en perdant sa patrie, on perd plus qu'un coin de terre délimité par des frontières...

Serge se souvient maintenant avoir tourné, en son temps, avec son ami Jacques, de nombreuses films sur l'histoire de leurs grands-parents, de leurs camarades de classe : Colombe et Avedis,Sans retour possible, Mémoire arménienne, Que sont mes camarades devenus ?, Vingt ans après... Jacques, que Léa a bien connu du temps d'Ourartou a fait avec Serge ce travail de mémoire incontournable. Mais il s'est tourné par la suite vers d'autres minorités : celle des Indiens du Chiapas, cette région montagneuse des anciens Mayas du sud du Mexique, qui sont entrés en rébellion en 2001. Lafragile Armada, héritière des luttes paysannes zapatistes que met en scène Jacques pour exiger le respect des droits des peuples indiens est l'antithèse de l'Invincible Armada des forces chrétiennes qui ont défait au 16ème siècle, la flotte ottomane à Lépante... Il y a assurément du chevaleresque dans le combat mené par Marcos et son armée contre le pouvoir en place...

Quelques temps plus tôt, en 1987, c'est le mouvement des sans-papiers de Saint-Bernard que Jacques avait filmé, au jour le jour et le retour dans son village malien de l'un d'entre eux. Sa caméra plantée au milieu des couleurs de l'Afrique et des statues gothiques, il a voulu témoigner de la force de ce combat, où toutes les décisions étaient votées par l'Assemblée des familles. Faire le film, écrira-t-il, a été l'occasion de découvrir la vie de la communauté africaine de Paris... D'une brousse à l'autre est une belle ode à une communauté, quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle n'adopte pas le repli identitaire mais respecte l'autre...

 

Serge est maintenant sur le tournage de Voyage en Arménie de son ami Robert Guédiguian. Sur la genèse de ce film, il partage la même impression que tous ceux qui y ont participé : ce sont les Arméniens qui ont commandé ce film. Il n'y a pas un seul endroit en Arménie où on ne leur ait pas dit : "Faites un film ici. Parce qu'on a besoin d'être visible, d'exister"...On a tous une double identité, y compris quand on vient de deux régions de France. On peut revendiquer l'une à un moment et pas à un autre. L'identité est toujours à construire.

 

Léa n'est pas arménienne et ne le sera jamais. Mais elle sent qu'au contact de ses amis, elle s'est façonnée une identité nouvelle enrichie de relations d'amitié et de travail. Elle a même adopté un prénom arménien Ovsanna ou Hosannah, qui est un cri de joie. Ce prénom lui va bien car elle exulte à l'idée d'avoir rapproché Serge des siens. Elle avait souhaité apporter sa petite pierre à l'édifice d'une communauté qui lui a apporté, à un moment charnière de sa vie, une générosité d'esprit et de coeur à nulle autre pareille... Sa mission est achevée et chacun va voguer sur ses propres flots, comme les animaux de l'arche de Noé, délivrés après le déluge, le coeur sans doute plus léger d'avoir rencontré une amitié indéfectible. Peut-être un jour les pas de Léa et Serge se rejoindront-ils, qui sait ?