La ville du nord

7. mai, 2017

LA VILLE DU NORD

Quand on évoque Pékin, il faut savoir de quelle ville on parle. Car telle qu'elle apparaît, avec la succession de ses portes et de ses murailles fantômes, elle se décline sur des kilomètres. Au-delà de la porte du sud, on peut encore imaginer le rempart de la Ville chinoise ou ville basse. Puis celui de la Ville tartare, du nom des Mongols qui la bâtirent autour de la Cité interdite, l'avenue se prolongeant au-delà, jusqu'à un troisième rempart, bien réel celui-là, de la Ville impériale. Pierre Loti la décrit en ces termes :

" à partir de cette dernière enceinte, celle du Palais, la vie du peuple s'arrête, sous l'oppression du trône : les monstres de marbre se multiplient, les lions de taille colossale ricanent du haut de leur socle ; il y a de droite à gauche des obélisques de marbre, monolithes enroulés de dragons...Les murailles se multiplient aussi, les murailles couleur de sang, au pied desquelles les fossés de défense ont des ponts de marbre blanc, triples comme les portes ..."

 

En remontant vers le nord, d'autres espaces sont encore à découvrir car les multiples ceintures périphériques - les nouvelles murailles des temps modernes - morcellent la ville jusqu'à une friche industrielle transformée en centre d'art. Au nord-ouest : le Palais d'été, aménagé par l'empereur Qianlong, pillé par les troupes de Napoléon III et pour la rénovation duquel l'impératrice Cixi dépensa des sommes colossales car elle appréciait cette résidence estivale à l'écart des grandes chaleurs et les vents de poussière du désert de Gobi. Au-delà, les Collines Parfumées sont une ancienne réserve de chasse impériale. Une commande faite à l'architecte de la pyramide du Louvre, Ieoh Ming Pei en a déçu plus d'un qui, comme symbole de modernité s'attendait à voir émerger une tour plutôt qu'une construction aux lignes pures et simples, d'inspiration tibétaine...

 

C'est dans le Pékin historique du quartier des Tours de la Cloche et du Tambour, dans la ville tartare que JB et Chu ont élu domicile. Ils se sont rencontrés en France et ont décidé ce voyage en Chine pour parfaire leurs études. Basés dans ce quartier pour quelques jours, ils apprennent que les tours servaient à l'origine, à marquer le temps. On sonnait la cloche de la tour aux escaliers pentus, lorsque les portes de la ville se refermaient pour la nuit. Des gardes y égrenaient le temps par des roulements de tambour, toutes les deux heures car la journée se décomposait en douze périodes, chacune représentant un des animaux du zodiaque chinois. Huit coups de cymbales marquaient tous les quarts d'heure. Le temps était ainsi rythmé agréablement tandis qu'aujourd'hui, c'est plutôt le bruit des voitures qui a pris le pas sur ces sons d'un autre temps...

 

Heureusement, ce quartier est encore préservé et on y mange dans de petites cantines de fortune où tous les plats sont affichés au mur en chinois. Il vaut mieux aller faire un petit tour en cuisine et désigner du doigt ce qui semble le plus ressembler à des légumes verts ou de la viande. Encore que la solution qui sauve dans toutes les situations soit de demander des jiaozi ou raviolis, qui n'étaient préparés que traditionnellement pour la fête du nouvel an mais qui sont devenus très courants dans les gargotes de Pékin. Pour le dessert, il suffira d'acheter à l'encan un ananas ou des brochettes de petits fruits au caramel. Un bâtonnet de glace aux haricots rouges sera bienvenu en cas de fortes chaleurs...

 

Au pied des deux tours, les hutongs, ces petites ruelles aux noms parfois poétiques - comme le hutong clair avant les autres, à cause de son orientation vers le soleil levant - rappellent souvent une activité artisanale ou marchande comme le hutong de la maison du vermicelle Liu. Dans ce labyrinthe de venelles rectilignes - le hutong du germe du soja fait exception car il est sinueux - ces anciens puits ou hottog en mongol desservaient les anciens quartiers de la Ville tartare. On peut remarquer aussi dans la Cité interdite d'énormes réservoirs d'eau, disséminés deci-delà pour lutter contre les incendies fréquents dans cette succession de bâtiments, dont les toitures, élégantes comme les ailes d'un faisan doré rappellent que le jaune est la couleur impériale mais aussi que les charpentes sont fragiles et peuvent être la proie des flammes. A deux pas, dans les environs du Parc du Nord où l'on peut voir des calligraphes écrire des caractères éphémères sur le sol avec un pinceau géant, se laisser aller au gré du courant sur le lac Beihai, observer les joueurs d'échecs ou un rassemblement d'oiseaux chanteurs en cage, nos deux amis font une halte dans une maison de thé et en repartent, un sachet de thé de Oolong à la main, un des meilleurs crus de Chine.

 

Pendant leur pause improvisée, ils sont témoins d'un phénomène étrange : une large bassine en cuivre, remplie d'eau émet des sons harmonieux si on fait vibrer en frottant avec les mains, le métal... Mais il est temps de repartir en longeant les siheyuan, ces maisons à cour centrale carrée, où les bâtiments sont reliés par des piliers en bois laqué. Un artiste du nom de Dali a tenté de lutter à sa façon en apposant sur les murs des maisons destinées à la démolition, son nom en chinois, pour qu'elles soient épargnées...Combat de David contre Goliath...Pourtant certaines sont magnifiquement restaurées, comme celle autrefois habitée par Soong Ching Ling, au nord-est de l'ancienne ville tartare. Mais il n'y a sans doute pas meilleur défenseur de l'habitation pékinoise que Lao She, dont le décor d'un de ses romans est un hutong, la ruelle du Petit-Bercail. " Le vieux Qi aima tout de suite cet endroit : l'ouverture de la ruelle était tellement étroite qu'elle n'attirait pas l'attention et c'était pour lui un gage de sécurité ; devant la porte d'entrée, deux sophoras pouvaient abriter les jeux des enfants. La maison n'était pas très solide et à part le bois de la charpente des pièces du nord aménagées en salon et chambres et celle de l'est où l'on gardait les réserves de céréales et de riz, les boulets de charbon et le bois et en hiver, les grenadiers et les lauriers-roses, le reste ne méritait aucune louange. Même le mur d'enceinte, construit entièrement en fragments de briques, s'affaissait pendant la saison des pluies. Quoi qu'il en soit, le vieux Qi aimait beaucoup sa maison. "

 

Pour ne pas se perdre dans les hutongs, il faut user de beaucoup d'astuce mais n'ayant souvent à sa disposition qu'une carte en chinois, il est finalement plus facile de demander son chemin aux habitants du quartier, en mesure de lire les caractères et d'indiquer approximativement la direction d'un temple, par exemple celui des Lamas. L'empereur Qianlong accorda ses faveurs au lamaïsme, dont les pratiques tantriques envahies par la magie, lui rappelaient sa fascination pour le chamanisme, cet art si étrange de servir d'intermédiaire entre les puissances surnaturelles et les hommes. Avec ses fresques, ses portiques, ses cortèges de personnages effrayants ou fantastiques, son immense bouddha en bois de santal, ses rouleaux de prières géants et ses lions gardiens, le couvent est aujourd'hui encore habité par des bonzes, qui y séjournent pour étudier l'astronomie, la médecine traditionnelle, les mathématiques et se familiariser avec la doctrine de l'Ecole Mizong ou école des Secrets, une secte issue du tantrisme tibétain.

 

Le Temple du Ciel est une autre étape sur l'axe nord-sud du Pékin historique, dans la ville basse cette fois. Le temple de l'Agriculture qui lui fait face est à peine mentionné par Victor Segalen, qui explique qu'il est occupé par un grand espace vide : " il y a aussi une esplanade, un parc, des corps de bâtiments dispersés - toutes répliques du Temple du Ciel - mais l'esplanade carrée, incarnation de la Terre est petite." Pierre Loti lui, est autrement impressionné par le Temple du Ciel: " plus haut que tout, dominant la cime des arbres, une lointaine rotonde aux toits d'émail bleu, surmontée d'une sphère d'or luit au soleil. On y accède par un sentier impérial : un plan incliné qui est un énorme monolithe de marbre sur lequel se déroule le dragon à cinq griffes, sculpté en bas relief... Du haut de la terrasse solitaire .... on voit, par-dessus les arbres du bois, l'immense Pékin se déployer dans sa poussière, que le soleil commence à dorer...." La vue n'est peut-être pas aussi belle que celle que l'on a depuis la Colline du Charbon sur la Cité interdite. Mais, on peut y contempler les ondulations célestes des cerfs-volants en forme de papillons ou de dragons... Il est amusant de rappeler que cet innocent passe-temps permettait aux candidats aux examens dans l'administration d'évaluer leur chance de succès, plus le cerf-volant s'élevait haut dans les airs...

 

Bien au-delà du quartier du Temple du Ciel se trouve un marché aux oiseaux. On rapporte que pour l'impératrice Cixi, les oiseaux étaient une source de plaisirs. Aussi, on avait installé des centaines de cages à oiseaux sous les saules pleureurs et les pêchers, sur de longs poteaux de bambou, le long du lac près du Palais d'été. Au marché de Pékin, les oiseaux sont entassés dans des cages superposées, de toutes tailles et de toutes formes : des perroquets colorés, des merles huppés de Chine, des grives, des alouettes, des ménates parleurs...Ceux aux chants les plus mélodieux sont les plus prisés. Jin Yi, dans les Mémoires d'une dame de cour dans la Cité interdite rapporte que l'un d'entre eux, le nuque-bleue sait moduler son chant doux et joyeux. Les oiseaux jaunes, les becs-cuivres aiment manger des graines de tournesol, de riz et de pin. Les oiseaux du sud aiment plus particulièrement les pois cuits mélangés à du jaune d'oeuf. Dès le printemps, ils commencent à chanter et leur gorge se noircit peu à peu au lieu d'être violette.

Mais la tradition de l'élevage des oiseaux ne serait pas complète sans tous les accessoires qui vont avec : cages en osier rondes et assez basses, minuscule vaisselle de porcelaine avec petite pelle pour déposer les graines et arrosoir miniature en laiton. JB et Chu s'aperçoivent très vite que le marché aux oiseaux offre aussi un espace dévolu aux grillons de combat ou chanteurs...

 

Il y a d'autres endroits à Pékin qui résonnent dans les mémoires : la place Tiananmen, où les plus glorieuses pages de l'histoire de la Chine communiste ont été tournées comme les plus sombres. Vercors se souvient dans les Divagations d'un français en Chine: " Je n'ai jamais rien vu qui y ressemble. Cela n'a pas de nom. C'est un fleuve et c'est une forêt. Sur toute la largeur de la place, venant de l'avenue, une masse mouvante avance encore des milliers d'étendards de soie, où domine le rouge et le pourpre. Elle s'avance avec un bruit grondant d'orage : c'est que tout ce monde crie, chante, hurle sa joie, répond aux acclamations de la foule sur les trottoirs. C'est toute une ville qui s'acclame elle-même..."

Après le 4 juin 1989, la place est redevenue pour un temps, vide et presque silencieuse...

Le Mur de la Démocratie, quant à lui, sur lequel étaient affichés ces fameux journaux muraux ou dazibao a été déplacé, pour désamorcer l'élan de libéralisme, dans le parc de l'Autel de la Lune, à l'ouest de la cité impériale, où très tôt le matin, on peut rencontrer des adeptes du taijiquan, cette boxe chinoise qui est une étrange gymnastique ou du wushu, plus agressive, ainsi que des groupes d'amateurs d'opéra chinois ou de valse...

 

De la place Tiananmen, une longue artère rectiligne commence au-delà de Qianmen, qui mettait en relation les enceintes de la ville tartare au nord et de la ville chinoise, deux mondes aussi dissemblables que possible dans le cadre de la capitale de l'Empire céleste. L'animation y est la plus intense aux abords de la Grande Barrière, une rue que l'on barrait chaque soir pour mieux contrôler les allées et venues des passants. On y trouve quelques-unes des plus anciennes boutiques de Pékin, qui gardent leur façade traditionnelle. Liubiju vend des légumes salés sous une enseigne calligraphiée, dit-on par Yan Song, chancelier sous la dynastie des Ming. A la périphérie de ce quartier d'amusements consacrés, le Pont du Ciel était le lieu maudit des maisons de joie, mais aussi des acrobates, jongleurs, conteurs et mimes, musiciens, dresseurs d'animaux savants, montreurs de marionnettes et créateurs d'ombres à la lanterne magique, qui se produisaient dans la rue. Seuls quelques bateleurs sont revenus aujourd'hui dans ce quartier...

 

JB et Chu se promènent maintenant dans le Bazar du Vent de l'est, un marché ouvert dans la célèbre Wangfujingdajie, le long du Palais impérial. Cette rue du " puits des résidences princières" rappelle qu'elle desservait un quartier aristocratique, au temps des Ming. L'implant dans la ville tartare du quartier des Ambassades lui donna une vocation commerciale qu'elle a conservée. En revenant sur leurs pas, JB et Chu arpentent une petite rue Liulichangjie qui doit son nom à une fabrique de briques vernissées fondée au début du 15ème siècle lors de la construction du Palais impérial, qui abrite un établissement très célèbre. Miraculeusement préservée, au moins pour l'instant, cette illustre maison a quelque chose de l'atmosphère recueillie qui règne dans les temples épargnés par les multitudes. JB et Chu font l'acquisition des articles qui constituent les Quatre Trésors du cabinet du lettré ( pierres à encre que l'on délaie en la frottant sur la pierre avec de l'eau, bâtonnets d'encre, à base de suie de pin et de colle, pinceaux et papier) au Studio du Trésor glorieux qui avait pour protecteur un certain Cai Lun, cet eunuque qui inventa le papier au 2ème siècle...Grises, les maisons pékinoises et celles de Liulichangjie ne font pas exception, sont traditionnellement colorées de papiers découpés, appelés fleurs de fenêtre. Destinés à conjurer le mauvais sort et à attirer les bienfaits sur la demeure, ils sont une véritable forme d'art populaire...

 

Non loin de là, dans le meilleur restaurant de canard laqué de la ville, JB et Chu sont invités par Liu. Il y a deux spécialités à Pékin: la marmite mongole qui rappelle la proximité de la steppe, dans laquelle on plonge à l'aide de petites épuisettes, des lamelles de viande, des fruits de mer, du vermicelle et du chou blanc dans un bouillon parfumé au sésame. Le canard lui, qui a rôti devant un feu de bois d'arbre fruitier se mange en trois temps : la peau d'abord est dépecée en lamelles que l'on déguste avec échalotes et sauce à la prune dans des petites crêpes ou shaobing (galettes au sésame). La viande est souvent servie sautée avec des nouilles et des légumes et la dernière cuillerée de soupe avalée, on ne s'attarde pas à table... Car le spectacle n'attend pas.

 

Victor Segalen rapporte que le grand tumulte du gong et le sifflement acide ou azuré du violon à deux cordes, erhu, enveloppent heureusement toute la scène de l'opéra de paillettes sonores et d'un ruissellement continu. "L'homme rouge est aux prises avec un guerrier noir, caparaçonné de jaune, le visage atrocement peint, le dos hérissé de flèches de combat et de drapeaux....l'attitude rythmique et dansante d'un être invincible...Un choc d'acier ? non : une pirouette, un bond, trois moulinets et immobile, fixé par un coup d'orchestre, il dresse face au ciel ses deux bras dont les lames ont tranché des milliers d'écailles dans l'air..." La couleur des visages peints est chargée de toute une symbolique, explique Liu à JB et Chu. Le rouge dénote un personnage franc, honnête et loyal, le bleu trahit la cruauté, le blanc, la ruse et le noir, la dureté. Les costumes sont encore inspirés de ceux de la dynastie des Ming. Mais la salle semble très inattentive à ce qui se passe sur scène. Les gens parlent, s'agitent en tous sens. La plupart connaissent par coeur la pièce qui se déroule devant leurs yeux et ce ne sont qu'à quelques détails près qu'ils apprécient ou non le jeu des acteurs. Rien à voir avec une salle d'opéra en Europe, où il est de bon ton de rester coi. En Chine, opéra ou acrobaties, il ne faut pas manquer l'un de ces spectacles, ne serait-ce que pour apprécier les réactions du public très exigeant. Une petite anecdote : au cours d'une représentation d'un opéra de Pékin tirée du Voyage vers l'Ouest, le roi des singes, Sun Wukong lance son épée qui tournoie et ne retombe pas dans le fourreau mais à côté... Grand silence, qui ne sera comblé qu'en fin de spectacle lorsque le même acteur reproduira son geste mais avec succès...

 

Il faut savoir que les chauffeurs de taxis à Pékin ne connaissent pas la ville et que c'est à celui qui se risque à prendre place dans une voiture, de faire le guide. Pour se rendre au temple de la Source de la Loi dans un des quartiers musulmans de Pékin, au sud-ouest de l'ancienne ville chinoise,où la plupart des habitants sont des sunnites, il faut être très perspicace. Car de l'extérieur, la mosquée, construite par un savant arabe au 10ème siècle, sous la dynastie des Song ressemble à un temple chinois, avec une petite tour qui sert de minaret. Seule la niche ou mihrab qui indique la direction de la Mecque à l'intérieur la singularise. Quelques noms de rues sont écrits en caractères chinois et arabes et des marchands ambulants proposent des friandises au miel, typiques. L'islam a dû commencer à se propager en Chine grâce aux commerçants musulmans qui empruntaient soit les pistes caravanières de l'Asie centrale, soit la route maritime de l'Asie du sud-est. En fait, l'itinéraire pour arriver au temple fournira à JB et Chu l'occasion de s'arrêter dans quelques points intéressants de ce secteur de l'enceinte sud de la ville : le Temple du Nuage blanc, fondé sous les Tang et qui fut l'un des plus importants sanctuaires taoïstes de Chine, aux étranges statues dans le palais des quatre Yu ( divinités du taoïsme). En suivant un itinéraire tortueux dans un quartier de ruelles étroites, JB et Chu passent devant le siège de l'association islamique avant de gagner le temple de la Source de la Loi, grand centre d'études du bouddhisme en Chine. On aime surtout le visiter au printemps pour les royales floraisons de ses lilas...

 

De même, pour se rendre aux tombeaux des Ming, dont l'emplacement respecte les principes de la géomancie chinoise - à savoir au pied d'une montagne qui décrit un arc de cercle et protège des vents dominants du nord - il faut être patient et ne pas s'énerver dans les embouteillages qui sont devenus de plus en plus fréquents pour sortir de Pékin. L'ancienne route, la Voie Sacrée ou Voie des Esprits est jalonnée de colossales statues d'animaux réels ou mythiques en pierre. Les Chinois aiment bien toucher les pierres anciennes; il paraît que cela porterait chance... JB et Chu s'y essaient aussi, ne serait-ce que pour toucher le velouté du marbre poli par deux mille ans d'âge ... Maiexpérience de cette visite avec chauffeur les incite à une autre forme d'excursion pour se rendre à la Grande Muraille...

 

Levés à quatre heures du matin, ils rejoignent le lieu de départ de tous les cars en partance vers le Nord, et se retrouvent au milieu d'un véritable marché ambulant de soupes de nouilles et de riz, de beignets tressés agrémentés de poisson séché, de baozi, ces petites brioches remplies de viande ou de haricot rouge très nourrissantes, en guise de petit déjeuner avant d'attaquer la route...

En chinois le Long Mur, la Grande Muraille, maintes fois remaniée, abandonnée et relevée jusqu'à la fin de la dynastie des Ming, a été, par endroits tellement restaurée et fréquentée, qu'elle en est devenue une promenade incontournable mais JB et Chu jugent que l'évasion leur sera plus profitable s'ils s'éloignent un peu des sentiers battus. Dans un car bourré de Chinois, ils essaient de ne pas se faire trop remarquer mais leurs essais s'avèreront complètement vains losrqu'au retour sur Pékin - le billet pris le matin prévoyant automatiquement un aller-retour- ils seront pris en flagrant délit de retard. Le car les aura attendus malgré tout car il semblait bien que leur présence à l'aller n'était pas passée inaperçue et il n'était pas question de les abandonner là...

 

A Mutianyu, le tronçon de muraille reconstruit sous les Ming sur l'emplacement d'un mur édifié par les Qi du Nord, plusieurs tours de guet sont bien conservées... La muraille monte et descend en suivant le relief : un télésiège permet l'ascension et une sorte de luge, la descente.

Sur la muraille, des enfants et des jeunes filles proposent leur production locale : de petits colliers fabriquées main, des mouchoirs brodés mais aussi des cartes Pokemon, du moins quand c'était la mode dans les cours de récréation de se les échanger ...

La vue porte loin à l'horizon et par endroits, la muraille semble complètement effondrée, ce qui fait dire à des Anglais rencontrés par hasard que s'aventurer à vélo ou même à pied pour tenter de la parcourir sur une longue distance est quasiment un pari impossible.

 

Les Tombeaux de l'est sont la dernière escapade que JB et Chu s'offrent avant de quitter Pékin. Pour s'y rendre, il faut prendre la route de Tianjin, puis bifurquer à Jixian, où se dresse la plus ancienne construction en bois qui soit conservée en Chine. Le but du voyage est de rejoindre ce monumental et magnifique ensemble de portiques, de palais, de pavillons et de temples construits encore au pied d'une montagne et sur la rive droite d'une rivière pour respecter les principes de géomancie, alliant yin et yang, l'eau et la montagne... Le tombeau de l'impératrice Cixi se signale à l'attention avec ses statues d'animaux en bronze - gazelles et grues, symboles de longévité - et cet endroit est comme pour la reine Hatchepsout en Egypte son royaume pour l'éternité...

 

Mais les chaleurs de l'été se faisant sentir de jour en jour, il est temps pour JB et Chu de quitter Pékin pour se réfugier dans les montagnes, dans la résidence estivale impériale, l'ancienne Jehol, à un peu plus de quatre heures de train de Pékin. La gare de Pékin est un univers à elle toute seule. Tôt le matin, de nombreux ouvriers qui s'emploient à la journée viennent s'y agglutiner. Les gens en partance sont toujours chargés de tas de bagages et l'on pourrait croire qu'à tout instant ils se déplacent pour un nouvel Eldorado. Il faut dire que beaucoup de familles en Chine sont séparées et qu'elles sont toujours en quête de retrouvailles dès que l'occasion se présente. La foule qui se presse sur les quais n'est pourtant pas agressive. Dans les voitures, les gens qui voyagent souvent sur de longues distances s'arment de patience et de victuailles. JB et Chu ne sont pas en peine pour trouver à grignoter sur le chemin qui les mène à Chengde : un carton de riz avec quelques légumes ou des zongzi, riz gluant avec de la viande, pressé dans une feuille de bananier. La boisson ne pose pas non plus problème. Les Chinois s'équipent d'un bol d'eau bouillante qu'il renouvelle à l'aide de thermos prévus à cet effet. A peine si quelques feuilles de thé y surnargent...

 

Le site de Jehol n'était qu'un campement militaire, explique Mark, d'origine mongole, lorsqu'il fut visité par l'empereur Kangxi qui voulut en faire un Hameau de montagne pour fuir la chaleur. De nombreux artistes participèrent à sa décoration dont l'un d'entre eux, fonctionnaire à l'observatoire impérial de Pékin reçut une formation de portraitiste auprès de deux jésuites portugais et apprécié de l'empereur, devint peintre officiel dans le Palais. C'est dans leur résidence d'été que les empereurs mandchous de la dynastie des Qing prirent l'habitude d'organiser d'importantes réceptions d'ambassadeurs étrangers pour tenter de pacifier les peuples mongols et tibétains à leur porte et il fallut l'invasion de Pékin par les troupes anglo-françaises de Napoléon III pour que la cour se réfugie à Jehol. Empereurs très férus de bouddhisme tibétain ( lamaïsme), ce qui a donné au Tibet une place importante dans le monde religieux chinois au 18ème siècle, ils ont construit de grands complexes religieux inspirés des hauts lieux du bouddhisme tibétain, comme la réplique du Potala de Lhassa, une sorte de forteresse dont le mur de soutainement est percé de quatre vingts niches, chacune abritant une statue de Bouddha . Sur le chemin qui y mène, de petites roulottes ambulantes proposent toutes sortes de friandises et de fleurs et plantes médicinales : des fleurs de soucis contre les affections de la gorge, de thym aussi...


Chu apprécie d'emblée le contraste étonnant entre le palais impérial de la Cité interdite très chargé et celui de Chengde. Edifié avec différentes essences de bois de la province du Sichuan, qu'il a fallu transporter jusque dans les montagnes de Jehol, le palais est très sobre avec des lignes très pures. Un des bois de construction ressemble au teck, ce bois exotique qui éloigne les insectes et isole de la chaleur l'été. L'intérieur est très dépouillé, sans doute à cause des pillages successifs...Dans le parc, le meilleur point de vue est celui donnant sur le Pavillon de la brume et de la pluie, l'endroit préféré de l'empereur. Chu l'imagine bien en train de rêver là... Ils se retrouvent le soir avec Mark, attablés devant un plat de gazelle offert par Jacques qu'ils ont rencontrés plus tôt dans l'après-midi à l'atelier de reproduction de peintures chinoises. Il leur offre ce repas de fête pour les remercier de leur passage à Chengde...

 

Au retour de Jehol, repéré au lieu-dit Jinshanling ( la montagne d'or) près de la passe de Gubeikou, un tronçon de la Grande Muraille s'étend sur plusieurs dizaines de kilomètres, dans un site grandiose et sauvage de montagnes dont les crêtes sont couronnées d'un labyrinthe de murailles, renforcées de tours sur les sommets. Ce fantastique réseau de murs crénelés, très solidement reconstruit en pierre sous les Ming fera le bonheur de JB et Chu. Il est vrai que Jinshanling représentait un point stratégique très important pour la défense de Pékin et l'endroit fut doté de forteresses magnifiquement restaurées, d'où l'on découvre la steppe de Mongolie à perte de vue...

 

Mencius le disait: " la situation d'un homme agit sur son attitude, comme la nourriture sur son corps". Or Beijing, la ville du nord était la capitale impériale des dynasties Ming et Qing et la vieille capitale fourmillait de fonctionnaires. Comme il est de tradition en Chine de mépriser officiellement les marchands, encore que ce ne soit plus vrai - dans l'échelle sociale, ils se tenaient en-deçà des paysans et des lettrés - on comprend la place que tient plus que jamais Pékin par rapport à Shanghaï, une cité de marchands où diverses puissances étrangères disposèrent de concessions mais où est né aussi le parti communiste chinois ...

 

JB et Chu, de retour en France avaient promis à Mark de lui envoyer une bande dessinée de Tintin en chinois. C'est chose faite. C'est bien le moins qu'ils pouvaient faire pour le remercier car pendant la visite de Chengde, il leur avait appris plus sur le lamaïsme que n'importe quel livre spécialisé sur les religions d'Asie. D'origine mongole, il leur avait donné le goût de la steppe, qu'ils avaient découvert du haut de la Grande Muraille et leur prochain voyage les emmènerait à coup sûr en Mongolie, pour y découvrir la vie nomade ou les steppes de l'Asie centrale, sur les traces de Tamerlan...