Antonin et Luis

7. mai, 2017

ANTONIN et LUIS.

 

" Là où d'autres proposent des oeuvres, je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit. J'ai pour me guérir du jugement des autres, toute la distance qui me sépare de moi-même." Antonin Artaud

En cherchant des lettres écrites par mon grand-père, lors de son séjour à la Guadeloupe, que j'avais déjà parcourues mais que je voulais relire, je repense à ce bout de terre française, où il était parti s'installer, à son retour de la guerre de 14. Il avait servi dans l'armée de l'air, en homme-oiseau, comme il l'écrivait. Après tout, c'est peut-être la sortie honorable qu'il cherchait après la mort énigmatique de son père en prison, soupçonné de haute trahison ( voir Ailleurs et Nulle Part).

Je retrouve donc par hasard, un petit carnet bleu, dont seules les premières pages sont couvertes d'une écriture que je reconnais entre toutes, comme étant celle de Luis, disparu brutalement il y a près de vingt cinq ans.

Mon regard se porte sur les quelques lignes, tirées d'un roman d'Antonin Artaud, que Luis semble avoir lu, très jeune:

" Il y eut toujours, dans toute ma vie, une aura sombre et cette aura ne fut pas une image poétique (...) mais une série de vagues pestilentielles de miasmes qui obscurcissaient l'air en ondes furieuses, trois, quatre ou cinq fois par jour..." Héliogabale.

 1936 était référencée comme la date de départ d'Artaud au Mexique et deux autres citations suivaient :

" Il y avait délire, délire chronique ; le délire rendait Artaud violemment anti-social, dangereux pour l'ordre public et la sécurité des personnes."

" d'extrêmes violences écumant en une totale débauche verbale manifestaient une tension interne de l'espèce la plus poignante, dont rien ne pourra faire que nous ne soyons longtemps ...."

C'était comme un puzzle, où un mot entier que je n'arrivais pas à déchiffrer, laissait la phrase en suspens. Je ne voulais pas extrapoler et donner un sens falsifié à la citation, mais je me doutais que ces lignes n'avaient pas été choisies par hasard.

Il me vint à l'idée d'imaginer une conversation virtuelle entre Antonin et Luis, pour mieux comprendre ce qui les rapprochait. Cela dit, je ne pense pas qu'Artaud se serait prêté à un tel échange en décalé. Il avait pourtant commencé sa vie d'écrivain en 1923, par une Correspondance avec Jacques Rivière, directeur de la NRF, qui la publiera en 1927. "Mon écriture est une lutte contre la pensée qui m'abandonne, le néant qui m'envahit. Je n'ai jamais trouvé ce que j'écris que par affres", lui confiera-t-il.

La correspondance, dira l'écrivain tchèque Milan Kundera n'est ni oeuvre, ni chef-d'oeuvre, si fascinante qu'elle puisse être. Pour Artaud, c'est grâce à elle et au refus de la publication de ses premiers poèmes qu'il va "réinventer" la poésie.

- Bonjour, je m'appelle Luis. J'ai retenu une citation extraite d'Héliogabale, et je me demande bien pourquoi vous avez choisi un tel personnage ? Au fait, Antonin Héliogabale ne vous a-t-il pas inspiré un prénom de plume ?

- Bonjour, Luis. En effet, je m'appelle Antoine Artaud mais quand j'étais petit, tout le monde m'appelait Antonin.

Pour en revenir à mon héros, je dois te le présenter. Héliogabale ou l'anarchiste couronné relate l'histoire de cet empereur pédéraste, qui érigea la débauche, l'orgie et la luxure comme principes de gouvernement. N'ayant rien à envier à l'empereur Caracalla, qui l'avait précédé à Rome, mais d'origine syrienne, il perpétra un culte solaire, apparenté au dieu Baal. Il sera sauvagement exécuté et son corps jeté dans le Tibre.

- Mais au-delà de la théâtralité du personnage qui semble incarner la cruauté qui vous est chère , Héliogabale n'est nullement un fou, n'est-ce-pas ?

- En effet, c'est plutôt une projection fantasmatique du poète et de l'acteur...

- Mais pourquoi l'anarchiste couronné ? Vous avez d'ailleurs dédié le livre à l'anarchie et à la guerre pour ce monde, pour bien marquer son inactualité profonde, son spiritualisme, son inutilité !

- Dans son palais à Rome, Héliogabale, couronné empereur, se déclare ouvertement pour l'anarchie, et lui prête la main quand cette dernière se pare de théâtre et qu'elle amène la poésie...

- Euh! Je suis un peu dépassé par vos réponses. Voyons, savez-vous pourquoi j'ai choisi, dans votre récit, les quelques lignes déjà citées?

- Je crois deviner. Cette "effroyable maladie de l'esprit", que tu connais bien je crois, m'a conduit à m'interroger sur mon droit à continuer à écrire, en prose ou en vers. Mais j'ai été séduit par cet " insurgé de génie"qu'était Héliogabale, et j'en ai fait la figure centrale de mon récit, où je me suis moi-même décrit :"il y eut toujours, dans toute ma vie, une aura sombre "..

Je vous livre les deux premières pages du dialogue. Pour la suite, inscrivez votre nom et e-mail en bas de page. Je sais, j'ai dû un peu copier Stephen King qui a livré un de ses romans, chapitre après chapitre. Mais je n'ai pas pu m'empêcher de tenter de jouer dans la cour des grands. A.Shen