Comment une guerre au Kazakhstan a agité l'histoire du papier

Oiseau en papier selon la technique de l'origami.

Dès l’aube des civilisations, les matières premières, sources de richesses, ont été un ressort essentiel du développement de nos sociétés, qui se sont battues depuis toujours pour acquérir les secrets de fabrication..

La bataille de Talas est un étrange fait historique qui se déroule en 751 ap. J.-C. dans l’actuel Kazakhstan. Les gouverneurs de la région de la Ferghana, (située dans l’actuel Ouzbékistan) demandent de l’aide au Céleste Empire contre l’attitude belliqueuse des califats musulmans. La Chine des Tang envoie le général Gao Xianzi pour défendre la région et surtout protéger la route du jade (la route de la soie). À leur tour, les Musulmans de la région appellent à l’aide le gouverneur de Samarkand qui dépêche 50 000 hommes. Les deux armées s’entrechoquent près de la rivière Talas ; la bataille dure cinq jours. Mais les  mercenaires de l’armée chinoise  trahissent et passent du côté des Musulmans ; ils attaquent, dans le dos, les troupes des Tang qui sont largement défaites.

Cet évènement est un fait de guerre ordinaire ; mais il est beaucoup plus important sur un plan économique. En effet, parmi les nombreux soldats chinois faits prisonniers, certains travaillent dans l’industrie de la soie et d’autres dans la production du papier. Contre la promesse de leur liberté, les survivants de l’armée des Tang livrent les secrets de la production de la soie et surtout du papier, fabriqué avec du lin et du chanvre. Les ouvriers soyeux sont envoyés dans la ville de Kufa, au sud de Bagdad, pour lancer la production de soie. De son côté, le gouverneur de Samarkand prend sous son contrôle les ouvriers papetiers et décide la construction d’une première papeterie dans sa ville. Samarkand devient alors le principal centre de production du papier pour tout le monde arabe. Après Bagdad, Le Caire commence à produire du papier en 900, Damas en 985 et, bien plus tard, Fez en 1100. Les fortes connaissances dans la technologie hydraulique du monde arabe favorisent largement la production de papier, qui demande beaucoup d’eau. Dès 1056, l’Espagne du Sud, sous contrôle des califats, commence à produire du papier et devient le premier centre européen à en fabriquer.  Palerme devient aussi un important centre papetier à partir de 1109 ; Amalfi, la puissante république commerciale maritime, en lance la production en 1220 et, surtout, en développe le commerce. Ensuite, c’est au tour de la ville de Fabriano (dans la région d’Ancône) de commencer à produire du papier à partir de 1276...

Le développement et la rapide diffusion du papier entraîne une crise désastreuse pour l’industrie du parchemin. Monastères et couvents en sont durement frappés et modifient la destination finale de leurs troupeaux d’ovins ; ils ne les élèvent plus pour la peau, mais pour en obtenir la laine et de la viande. Par ailleurs, la production de papyrus, en particulier celle de l’Égypte, s’effondre. Pendant deux siècles, Fabriano demeure le principal centre de fabrication de papier en Europe. Sa qualité permet à ce papier d’être exporté jusqu’à Constantinople (où il est utilisé par l’administration), d’être diffusé par les marchands milanais sur les foires de Genève (les plus importantes en Europe pour le commerce du papier), d’être très recherché dans toute l’Europe du Nord et de devenir le principal support pour les documents officiels des États et des villes.

"Nouvelles Histoires extraordinaires des matières premières" d'A.Giraudo