L'art du roman photo au Mucem, à Marseille

Un art populaire

Dans les années 50, l'hebdomadaire féminin vend plus d'un million et demi d'exemplaires chaque semaine. Qui aurait imaginé à l'époque que ses pages, méprisées par les intellos, se retrouveraient un jour au musée? Et composeraient avec des maquettes originales, des films, des oeuvres d'artiste le corpus de la première exposition consacrée au roman-photo. "Il était important de montrer la richesse de cet artisanat et de le traiter comme un phénomène de société". Car à travers les couples s'embrassant pour l'éternité sur les photographies grand format de la collection Mondadori, ce sont les rêves des femmes qui s'expriment...

Le roman-photo a vu le jour en Italie, en 1947, inventé par les frères Del Duca, éditeurs et spécialistes de romans roses et de "fumetti", ces bandes dessinées d'action ou d'amour peuplées de super héros et de super nanas. Dans un contexte social et économique au plus bas, ces histoires sentimentales séduisent principalement les femmes. Le "fotoromanzo" partage avec le néoréalisme le gout du romanesque.  

Des histoires inscrites dans le quotidien des femmes

En 1949, Michelangelo Antonioni réalisera un court-métrage documentaire -"l'amorosa menzoga "(Mensonge amoureux)- qui filme ce phénomène populaire et éditorial (5 millions de lecteurs) à travers les yeux d'adolescentes qui se consument d'amour pour un acteur de roman-photo et lui envoient des lettres passionnées, dévoilées par le réalisateur. Ces "rêves de papier glacé"comme le dira Antonioni veulent faire oublier la misère.

Au tour des artistes de s'emparer de la photo et le texte. Chacun explore des jeux narratifs originaux dans le détournement, la poésie, l'onirisme ou l'abstraction. Le chef-d'oeuvre du genre est incontestablement le film de Chris Marker, La jetée sorti en 1962. Dans ce récit de science fiction, composé d'images fixes et d'une voix off, l'artiste réussit la gageure de déconstruire le cinéma traditionnel et donner un second souffle au roman-photo. C'est une plongée poétique dans un album où le narrateur éprouve l'impossibilité de figer la réalité de ses souvenirs. Le film fait des émules et libère le potentiel créatif et fictionnel du genre.  

Duane Michals, photographe américain, réalise à partir des années 70, des petits formats d'histoires oniriques où les couples se rencontrent et les anges passent dans un dialogue muet. Quant aux situationnistes emmenés par Guy Debord, ils piocheront dans l'imagerie populaire des magazines, de la publicité pour y transposer leurs textes critiques de la société de consommation. Sorti de son cocon amoureux, le roman-photo s'est ouvert à d'autres expériences narratives et esthétiques, à contre courant de ses débuts. Vraiment? L'installation de l'artiste espagnole Eugènia Balcells est un mur entièrement recouvert de Baisers de Fin de roman photo, comme un écho aux origines de l'histoire. 


 

 

 
 
 
 
 
  
 

 
 
 
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