Dans d'autres mondes

Le peuple fabuleux et merveilleux des hybrides qui décorent les marges des manuscrits ou illustrent les récits des héros et des grands voyageurs, invite le lecteur à pénétrer dans d'autres mondes. Le griffon, créature fantastique à tête, ailes et pattes avant d'aigle, corps de lion et, quelques fois, queue de serpent, associe le courage et la force du lion à la ruse et la vigilance de l'aigle. Le basilic, coq fantastique à queue de dragon ou serpent aux ailes de coq, serait né d'un œuf de coq parfaitement rond, déposé dans du fumier et couvé par un crapaud ou une grenouille.

Le dragon

Le dragon est une créature mythique. Considéré comme un animal aquatique (surtout dans la tradition chinoise et japonaise), terrestre – voire souterrain – et céleste à la fois, il crache le feu, réunissant en lui-même les quatre éléments. Il n'est ni bon ni mauvais, il représente le Bien ou le Mal. Gardien d'une caverne ou d'un lieu où se trouve un trésor, la Toison d'or, le Jardin des Hespérides, il est l'épreuve initiatique du héros en quête d'immortalité. Dans l'Apocalypse il est Satan, vaincu lors du dernier combat eschatologique par les anges et les archanges, son anéantissement permettra l'établissement du Royaume céleste.

La licorne

La licorne (ou "unicorne") est un animal fabuleux qui n'a qu'une corne sur le front. À la fois monstre sanguinaire (le seul qui ose s'attaquer à l'éléphant) et paisible antilope, Sa corne passe pour avoir des vertus médicinales, voire aphrodisiaques : le commerce des cornes de narval a sans doute contribué à renforcer la légende.
Le motif de la dame seule à la licorne est très fréquent dans la poésie lyrique et dans l'art (miniatures, ivoires, et surtout tapisseries - dont la très célèbre Dame à la Licorne conservée à Paris au Musée national du Moyen Âge). Il est parfois considéré comme une allégorie de la rédemption des pécheurs

Le cerf

Il bénéficie au Moyen Âge d'une image très positive, héritée de la Bible et des auteurs antiques. Pline voit en lui le symbole de la prudence, et le Physiologus rapporte que pour reprendre des forces, il dévore des serpents. Il devient le symbole de Jésus, vainqueur du démon. Saint Hubert reconnait en lui le signe du Christ. Il est un des héros animaux favoris du Moyen Âge. La chasse au cerf blanc est un des motifs traditionnels des romans de la Table ronde. À la fin du Moyen Âge, la chasse au cerf est considérée comme la plus noble de toutes. De nombreuses scènes peuplent les marges des manuscrits gothiques, évoquant une symbolique chrétienne : la Passion du Christ, qui se sacrifie pour le salut des hommes, ou bien le fidèle poursuivi qui trouve refuge en lui.

Le cerf et le lion

L'ours

 Pendant tout le début du Moyen Âge, l'ours est le roi des animaux, le héros des légendes issues des vieilles mythologies germaniques. L'Église ne pouvait que dévaloriser ce symbole païen, en l'associant aux pires vices - lubricité, gloutonnerie, colère. A partir du XIe siècle, à la faveur des défrichements, son habitat recule progressivement vers les montagnes et l'ours devient un animal ridicule et pataud, un faire-valoir des jongleurs de foires, qu'on représente souvent enchaîné, avec une muselière, ou se jetant avec gourmandise sur une ruche ou un arbre à miel. Il est alors définitivement détrôné par le lion.

Le lion

Dans la Bible, le lion a une image tantôt positive (le lion de Judas, les lions du trône de Salomon, le lion de saint Marc), tantôt néfaste, lorsque Samson, David et Daniel doivent l'affronter. Vers le XIIe siècle, il prend une image positive et remplace l'ours comme roi des animaux. Selon les Bestiaires, les lionceaux naissent morts, et c'est leur père qui les ranime après trois jours en soufflant sur eux (c'est un symbole de la résurrection du Christ le troisième jour après sa mort) ; enfin c'est un animal généreux qui n'attaque l'homme que lorsqu'il a faim. Au Moyen Âge, le lion ne peut pas être considéré comme un animal exotique : il est présent partout, sur les armoiries, sur les chapiteaux des églises, dans les manuscrits, et, de manière très réelle, dans un très grand nombre de ménageries. À côté des ménageries abbatiales ou princières (comme celle de Charlemagne ou, au XIVe siècle, celle de Charles V à l'Hôtel Saint-Paul), il existe des ménageries itinérantes, qui parcourent l'Europe de foire en foir

le renard

Le renard est appelé "goupil", jusqu'au moment où il prend le nom du célèbre héros du Roman de Renart. Déjà considéré comme un animal fourbe et malfaisant par Aristote, par les fables antiques et par l'Evangile (qui donne son nom au cruel roi Hérode), le renard est au Moyen Âge le symbole de la ruse, de la perfidie et de l'hypocrisie : "Tous ceux qui s'adonnent à la ruse et à la fourberie sont appelés Renart" (Roman de Renart).

"Le renard est très fourbe et plein de ruse, et il ne suit jamais un chemin rectiligne. Physiologue affirme que lorsqu'il a faim et qu'il ne trouve pas de quoi manger, il se roule dans la terre rouge de telle sorte qu'il donne l'impression d'être tout ensanglanté, puis il s'étend sur le sol les pattes en l'air comme s'il était mort, il retient son souffle et gonfle la poitrine en cessant de respirer [.] Les oiseaux [.] s'imaginent qu'il est mort ; ils vont alors se poser sur lui, mais à ce moment il s'empare d'eux et les mange. Le renard représente le Diable, car celui-ci feint d'être mort pour tromper tous ceux qui vivent selon la chair."
Pierre de Beauvais, Bestiaire