Vis-à-vis

Nos deux fenêtres se faisaient vis-à-vis, de quelques mètres au-dessus d'une cour pavée. L'une d'entre ellles n'avait pas de rideau et l'autre si. Il était donc aisé à mon petit voisin de jeter un coup d'oeil dans ma chambre ou plutôt à ma silhouette qui apparaissait et disparaissait tout au long de la journée,, parfois ne se montrait pas et il arrivait que le store se ferme dès la nuit venue, offrant un simple panneau d'ombre à l'horizon tout proche...
C'était devenu un jeu  En cette période de confinement, les habitudes étaient bouleversées. L'enfant à l'affût à sa fenêtre regardait au loin et ne percevait aucune présence là où il escomptait en trouver une.... C'était devenu, au fil du temps comme un jeu de cache-cache. Lui avait l'écran de son ordinateur souvent allumé, tandis que son vis-à-vis semblait peindre sur un  chevalet dressé près de la fenêtre... Il aurait donné des mille et des cents pour voir ce qu'elle peignait : aquarelle sans doute...De toute évidence, c'était aussi un jeu de devinettes... Dès le matin, c'était à qui saurait lequel des deux se lèverait le premier. A ce petit jeu-là, l'énigme était vite résolue, l'enfant étant toujours très tardif à remonter son store pour voir le temps qu'il faisait dehors tandis que l'heure où apparaissait son vis-à-vis variait dans le temps...

Au cours de la journée, elle allait et venait devant sa fenêtre, un petit jardin d'hiver lui permettant de jardiner à loisir, d'arroser ses fleurs de temps en temps... Quant à lui, il n'avait qu'un balcon où entreposer sa patinette. Il n'y allait jamais. Le soir, cachée derrière son store baissé, elle fixait l'écran de son voisin dont elle n'aperçevait que des couleurs floutées..Lui, lui tournait le dos. Quant à savoir qui en voyait plus que l'autre sur l'un ou sur l'autre, mystère...

Vis-à-vis ( suite)

Il advint qu'un jour, le store resta entrouvert mais elle n'apparut pas. L'enfant se mit à imaginer le pire. Il s'inquiétait de cette présence qui lui était devenue si familière. Toute la journée, il crut que le pire était arrivé et il mit, le soir, beaucoup de temps à s'endormir, d'autant que le store était resté entrouvert - un fait invraisemblable, à ses yeux - qu'une réalité toute autre qu'il aurait pu imaginer avait pu contrecarrrer....

Il suffit de transposer le vis-à-vis dans une autre pièce de la maison car à côté de sa pièce à elle, un grand salon avec deux porte-fenêtres occultées par des stores en coton opaque, avait pu lui servir de refuge dans la journée. Pourquoi pas ? Des objections ? Après tout, une chambre n'est souvent conçue que pour y dormir. Mais la sienne avait de particulier qu'un jardin d'hiver la rendait plus accessible dans la journée, pour y prendre le soleil ou y rempoter des fleurs avant de les arroser... Jamais elle n'y planta son chevalet ... Allez savoir pourquoi ? Le vis-à-vis sans doute, non de l'enfant mais de plusieurs locataires qu'elle ne souhaitait pas la voir s'adonner à son passe-temps favori...

 

Vis-à-vis (suite)

Ce furent d'autres enfants qui jouaient dans la cour au ballon,  qui furent à l'origine d'une scènette bien ordinaire mais qui confine à une énigme à peine voilée...

Elle, se sentant épiée par l'enfant ne s'était jamais retournée brusquement vers sa fenêtre; quand il la regardait. C'est ce qu'elle fit un jour et c'est une porte qui se présenta à elle, cachée par le rideau opalescent, avec des reflets rappelant la silhouette des maisons d'Amsterdam. Et elle se souvint de la chambre d'hôte où elle avait dormi il y a bien longtemps mais son imagination l'emmenait trop loin. De ce voile qui oscillait au gré du vent, deux images superposées s'offraient à elle : un écran luminescent qui n'envahissait pas tout l'espace car une petite porte se profilait dans les plis du rideau avec en perspective des images évanescentes... Elle était intriguée par cette image double qui s'offrait à elle. L'écran semblait bien réel mais la porte ne semblait être que le fruit de son imagination. Et pourtant, l'enfant l'avait empruntée pour se rapprocher de la fenêtre où il se tenait. Une porte, toute seule ne pouvait se tenir comme happée par le vide. Elle s'était déplacée jusqu'au rebord du balcon mais restait cachée par le voile qui, sous l'effet du vent donnait l'impression d'un mirage. Mais non, rien d'un phénomène optique lié à la réfraction de rayons de lumière, qui donne l'illusion que des objets éloignés apparaissent à des endroits où ils ne sont pas. ..

Vis-à-vis (suite)

A quoi bon réfléchir, dans le feu de l'action, je lance une corde entre nos deux balcons et je me mets à marcher, comme si de rien n'était, comme si une force irrésistible me poussait vers l'avant. Les enfants, de la cour où ils jouaient m'encourageaient de leurs applaudissements à ce qui aurait pu être un exploit si ce n'est que j'étais comme portée pa l'idée d'un lien invisible qui m'aurait retenue lors d'une chute bien improbable.

L'enfant me regardait intensément pour m'accompagner dans mon élan...J'avançai sans hésitation. Je touchai presque la rambarde du balcon et je l'enjambai pour me trouver face à cette porte que je croyais être le fruit de mon imagination....L'enfant avait disparu. La porte occultait tout le fond de la chambre, encombrée de lits superposés et de cet écran qui contin uait à cracher des images et des sons diffus. J'en déduis que la porte cachait une autre porte, réelle celle-là qui m'aurait conduite daans les escaliers de l'immeuble. J'essayai en vain de forcer la serrure de la porte qui s'interposait sans succès. Manquant de courage, je repris le chemin du retour sur la corde toujours préseente entre les deux maisons et je m'endormis...

Vis-à-vi

Je me réveillai, un peu plus tard et en un clin d'oeil, j'étais près de ma fenêtre à guetter le moindre mouvement du rideau de mon petit voisin. J'attendis un long moment avant d'avoir l'idée de me pencher pour découvrir, sur le sol pavé, la porte en mille morceaux qui avait éclaté sans un bruit....

Les enfants avaient déserté les lieux. Je m'arrêtai un instant et je réfléchis que si la porte virtuelle occultait la seule issue de la chambre de l'enfant, une fois  détruite, plus rien ne pouvait empêcher l'enfant de sortir de sa chambre; et, en effet, il avait disparu.A peine la porte s'était-elle diluée dans le vide, l'enfant était libre.... C'est lui qui m'avait manipulée afin d'obliger la porte à s'avancer vers le vide, au point de s'y fracasser et de disparaître à jamais. Cette porte, créée de toutes pièces par son subconscient lui avait échappé et seule l'intervention d'une tierce personne pouvait le délivrer de son sortilège....Et c'est à la faveur d'un confinement qu'il put tirer son épingle du jeu...

Vis-à-vis (suite)

Mais il y avait un livre resté ouvert sur le balcon. L'enfant avait dû se plonger dans la solitude fabuleusement peuplée de l'infinie diversité de choses imaginaires, initié aux joies du voyage vertical, dont il revenait muet. Assis devant sa fenêtre, la porte fermée dans son dos.

Je crus, en feuilletant les pages de ce livre, que j'allais trouver le fin mot  de cette histoire, mais hormis quelques  dessins d'ogres, de tigres, de fourmis et de sauterelles  et page après page, d'autres acteurs qui entraient en scène, je ne décelai aucune clé à même de m'éclairer...

Vis-à-vis ( suite)

Une odeur de fumée âcre s'éleva de  la cour, là où les battants de la porte se consumaient doucement à petit feu ... Et il y avait, tout près, un puits si profond que les enfants croyaient qu'en y plongeant, on pouvait ressortit de  l'autre côté de la Terre. On avait bien tenter de combler le puits, mais, quelle que soit la façon dont on s-y prenait, il demeurait toujours aussi profond.

Les enfants n'étaient pas sans savoir que  des petits amis habitaient très loin de là, au fond du puits, dont l'existence remontait à des temps immémoriaux.On entendait parfois des éclats de rire et des bruits étouffés de tambour que l'on attribuait à l'enfant musicien du quatrième étage..

 On allait jusqu'à penser que s'y trouvait un invisible réseau de chemin de fer. Mon petit voisin  recevait peut-être des invitations, tandis que les autres sortaient de leurs cachettes pour confectionner des voiturettes et des tricycles ? La patinette de  l'enfant ne venait-elle pas de là ? Mais comment pouvait-il entrer dans le puits, se fondre dans l'eau et atteindre un fond plat pour s'échapper de là, à insu de tous ?

Vis-à-vis '(suite)

Vis-à-vis ( suite)

Toute la nuit, la pluie se déchaine sur les pavés de la cour et sur le puits qui finit par déborder. Apparement, ce n'était qu'une citerne......
L'eau se trouve alors  prisonnière et commence à lécher le bas des maisons. Une grande lame fouettée par le vent vient déposer la patinette de l'enfant sur son balcon. Et le lendemain, tout semble revenu comme avant... A part l'enfant toujours invisible...

Dans ma chambre, je réfléchis qu'à chaque lieu, sa partie immergée, cachée qui fonctionne comme un négatif, une ombre  alimente toutes les spéculations. Ce qu'on ignore fascine car ce    que l'on ne voit pas existe indépendamment du rythme habituel d'e tout un chacun. Je me mets  donc à la recherche de l'enfant que j'ai aperçu, près du puits.  

Vis-à-vis ( suite)

A la faveur de l'aube naissante, il avait plongé dans le puits pour y retrouver ses amis  : de petits hommes en forme de Brownies" gateaux au chocolat et aux noix" que  l'écrivain R. L. Stevenson dit leur devoir beaucoup car les Brownies l'ont visité dans son sommeil et lui ont soufflé l'idée de l'étrange Dr Jekyll et du diabolique Mr Hyde..Les frères  Grimm leur sont aussi reconnaissants., nous confie Jorge Borgès dans son livre des êtres imaginaires. 

L'enfant  a rencontré  ainsi tout un peuple venu du bout de la Terre, comme Youwarkee, mi enfant, mi-oiseau qui peut refermer ses bras sur elle, les transformant en ailes d'oiseau. Elle vient de l'Antarctique et un duvet soyeux la protège des embruns, durant son long voyage...

 Il y a aussi les elfes qui lui ont confectionné sa patinette avec une planche en bois et un peu de ferraille pour le guidon...L'enfant y tient beaucoup car elle lui est fort utile pour couvrir les milliers de kilomètres qui le séparent de ses amis. Ils se retrouvent parfois à mi-chemin. Pensez donc l'Antarctique ! c'est loin et le confinement l'avait obligé à rester seul dans sa chambre à lire et relire des histoires de brownies, d'elfes et de youwarkee. Mais comment se fait-il qu'en feuilletant son livre laissé à tous vents sur son balcon, je n'avais décrypté que des dessins à l'aquarelle. Aucune écriture. Aucune lettre. Que des dessins  ? Il avait dû piocher dans un dictionnaire à la recherche de ces mots inhabituels pour un écolier ou encore mieux, sur son écran resté allumé malgré la tourmente de la nuit passée.

Vis-à-vis ( suite)

Devant son écran, faisant preuve d'une imagination débordante,  l'enfant avait dû  peupler sa solitude, en se créant  de petits amis et pourquoi pas en forme de brownies ou d' elfes ou d' une enfant- oiseau venue de l'Antarctique ? Il ne se doutait sans doute pas  que ces êtres, simplement  issus d'esprits fantasques d'écrivains ou de légendes avaient pu prendre forme et se matérialiser dans sa réalité sous forme d'hologrammes...
Il avait occupé dès lors  son temps comme je m'étais amusé à le faire, mettant mes pas dans les siens et mon imagination en marche....

.Depuis son immeuble que certains comparent à un géant et d'autres à un oiseau de proie aux yeux jaunes comme l'ambre, il s'était dirigé vers le socle du puits .qui s'étire tel un long tunnel et renvoyait en écho les battements de son coeur. C'est comme si un courant d'air froid lui frôlait  le visage ou  que le monde s'était brusquementv empli d'étranges sonorités venant de très loin...Des rires, des éclats de voix puis le silence s'abat tout à coup Peut-être n'est-il qu'un voile dissimulant le galop de chevaux sauvages...

Vis-à-vis (fin)

Et bien que je n'y voie rien et que dans  dans ma tête, le monde tourne sur lui-même tel un aveugle, je ne sais où poser mes pieds et vers où me diriger. Brusquement, j'entends des bruits de pas venir vers moi, bientôt accompagnés d'un souffle, tout proche.Et comme je ne vois personne, je m'arrête, me retourne et demande : - Qui donc marche à côté de moi  ?
On dirait que le bruit de pas s'est tu. Oû seait-ce mes propres pas qui résonnent ainsi, comme s'ils appartenaient à quelqu'un d'autre ? J ai l'impression d'être sur le point de m'évanouir.Ei, je suis brusquement happée par l'obcurité qui m'emporte en tournoyant haut, toujours plus haut dans les airs...L'impression que les murs s'éloignent ou s'évanouissent au contact de mes doigts pour disparaitre, comme si l'obscurité m'avalait...