Aux confins du monde par Michel Jan

Les thèmes liés aux confins paraissent revêtir un aspect différent de part et d'autre de la frontière.La barrière opaque dressée devant l'horizon  fait place à une contemplation comme dans un miroir.L'image qu'elle renvoie change avec celui qui s'en approche.

Au fil des siècles et des courants qui ont guidé les esprits européens, les confins de la Chine furent un instrument des illusions. Des contrées peuplées d'êtres étranges cernaient le monde méditerranéen antique et sa géographie de l'imaginaire. La révélation de l'existence d'un mur dans l'Orient lointain répondait à l'une des plus obsédantes préoccupations des géographes du Moyen-Age, sur les cartes desquels figurait toujours un pays généralement cerné de murailles.

Saint louis, déjà avait appris que les Mongols habitaient un désert de sable à l'extrémité orientale du monde. On s'est étonné par le suite, dans les descrptions de Marco Polo, son Livre des Merveilles  de l'absence de la Grande Muraille, réduite à des levées de terre, écrivait-il...Les Européens , lors de leur deuxième rencontre avec la Chine à partir du 16ème siècle, allaient l' intégrer dans leur monde connu. Les Jésuites dévoilèrent la Chine au monde. Ils arrivèrent en Chine peu après l'édification des ouvrages les plus spectaculaires de la muraille des Ming. La prise de conscience de l'antiquité de l'histoire chinoise, notamment par leur découverte des livres anciens, on la doit aux historiens et philologues qui posent les bases d'une histoire scientifique enfin débarrassée de tout présupposé théologique...

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Mais pour ouvrir l'espace et le temps le long de la grande Muraille, on ne trouvera meilleur guide que l'archéologue Aurel Stein là où les constructions des Han et des Ming se mêlent et se croisent... Le regard et l'esprit fouillent les terres arides et les lignes des fortins désertés et remettent en place les strates d'une histoire complexe...

Le monde des frontières est par excellence romanesque. Il offre à l'imagination la réalité et le rêve. Plus familiers des espaces marins que de vastes steppes, de magiques transpositions nous isnpirent  des horizons balayés par le vent où s'ébattent d'immenses troupeaux de nuages, A l'inverse, les marches du continent chinois, sans rivages, à travers déserts, steppes  servent de décor à la grande muraille, posée dans sa nudité.

Mais les réalités sont complexes, car il n'existe ^pas une muraille, mais un ensemble de murs qui portent à des degrés divers les stigmates du temps et qui témoignent d'une grande diversité de systèmes défensifs. Il ne s'agit pas d'un monument linéaire, continu mais d'une succession de constructions étendues aux confins de la Chine et de la Mongolie, sur plusieurs milliers de kilomètres. Ce ne fut jamais une frontière entre le monde des éleveurs nomades et les agriculteurs sédentaires. De même, ce ne fut même pas un obstacle, là où des modes de vie se cotoyaient, des peuples échangeaient et des cultures s'enrichissaient d'apports multiples...

Le mur d'Hadrien par E Poulain

A une époque où les constructions en pierre étaient une exception, ce mur fut érigé comme le symbole de l'emprise romaine sur des provinces situées aux confins de l'Empire. A la différence de la grande muraille de Chine construite par des esclaves, le Mur d'Hadrien fut construit par les soldats romains.  C’est un mur-frontière, qui a été construit par les Romains qui occupaient l’Angleterre pour se protéger contre les barbares venus du Nord. La frontière actuelle avec l’Ecosse longe le tracé ancien sur lequel ne demeure debout que la partie centrale. A espaces réguliers, des forts dotés de deux tours ont été édifiés de façon à abriter les garnisons chargées de surveiller la frontière.

Ce mur faisait partie des Limes, le gigantesque programme de protection mise en place par les empereurs romains pour protéger les marches de tout l’Empire, à l’instar de ce qui s’est fait plus tard en Europe au cours de l’histoire pour un château-fort, une ville avec ses remparts…

La partie externe du mur est composée de pierres taillées spécialement et assemblées sur place. La partie intérieure est constituée de pierres trouvées sur place et colmatées avec de la tourbe...

Avec le déclin de l'Empire, les confins de l’Empire perdent alors tout intérêt stratégique et sont délaissés.

L’abandon du Mur d’Hadrien conduit un grand nombre d’habitants à prélever directement les pierres du mur. Ces pierres ont été utilisées comme matériau de construction pour d’autres édifices : habitations, bâtiments de ferme, églises, prieurés, etc.

 

Dans le monde, les murs se multiplient

l y a trente ans, lorsque le mur de Berlin  est tombé, il existait une douzaine de murs de séparation de ce type sur la planète. Et en 1989, après les événements de Berlin, on a pu se dire que les murs, c’était fini. Que c’était le passé. En fait, c’est à peu près l’inverse qui s’est produit. On compte aujourd’hui plus de soixante murs dans le monde, soit déjà construits, soit en cours de construction.

Le nombre varie selon la définition qu’on donne d’un mur : plus ou moins solide, plus ou  moins en dur. Et tous les continents sont concernés. On peut citer quelques exemples  : en Asie, il y a le mur construit par l’Inde pour se couper du Bangladesh. C’est le plus long mur au monde, 3 200 kms ! En Afrique aussi, il y a de nombreux murs de séparation : entre le Maroc et l’Algérie, entre l’Afrique du Sud et le Mozambique, entre le Kenya et la Somalie, entre le Botswana et le Zimbabwe, etc.  

 

 À la fin du XXe siècle, les murs en Europe étaient des séparations édifiées pour des raisons idéologiques, comme les deux Allemagne, ou pour des raisons religieuses comme les murs entre quartiers catholiques et protestants à Belfast en Irlande du Nord.

En ce XXIesiècle, ils ont changé de nature : l’Europe, d’abord et avant tout, se barricade contre les afflux de migrants. Murs en Hongrie, en Grèce, en Lituanie, dans les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Et cette évolution est d’ailleurs perceptible un peu partout dans le monde, par exemple avec le mur des États-Unis à la frontière avec le Mexique et le no man'land à San Diego...

Il reste peu de murs de nature idéologique ou religieuse. Il y a bien sûr la séparation entre les deux Corée, ou le mur entre l’Inde et le Pakistan au Cachemire. Mais les exemples sont relativement rares.  

 

En termes de communication politique: le dirigeant qui dresse un mur apparaît comme un protecteur aux yeux de sa population. En revanche, si on parle d’efficacité sur la capacité à dissuader les migrations, alors pour le coup, c’est très relatif. D’abord parce que ces murs, souvent, sont partiels. Ils ne couvrent qu’une partie de la frontière. Le cas le plus révélateur  là encore, c’est le mur entre les États-Unis et le Mexique qui ne fait que la moitié de la distance, laissant un fleuve, le Rio Grande faire le reste.  

Et puis surtout, les spécialistes des mouvements migratoires estiment que les immigrants finissent toujours par trouver d’autres chemins pour contourner les murs existants. 

Les murs dans la littérature

Dans Le Sauteur de mur, Peter Schneider se pose la question de la germanité dans l'Allemagne divisée. Début des années 1980, le héros du roman, un écrivain, Berlinois de l'Ouest, va et vient de part et d'autre du mur de Berlin. À l'Est, il rencontre des dissidents ; il écoute des histoires étonnantes comme celle de ce chômeur qui sauta quinze fois le mur vers l'Est. Il rencontre des écoliers passant à l'Ouest pour voir des westerns. Ce portrait de ville, ces tableaux vivants ne lèvent pas toujours le mystère car le mur est aussi dans les têtes.

Les émigrants de W.G. Sebald  

Notre temps est celui des murs.
Murs en Europe.
Murs aux Amériques.
Murs de lois qui empêchent l’arrivée des hommes, femmes, enfants…
Murs de barbelés, de policiers, de chiens.
Mur liquide des mers aux hommes, femmes, enfants engloutis …
Murs dans les têtes et les coeurs…
Pourtant …

Le «quatrième mur» désigne, au théâtre, le « mur » invisible que construit inconsciemment l'acteur qui joue entre la scène et le public, et qui le protège. Il maintient l'illusion théâtrale, et l'acteur brise ainsi le quatrième mur et l'illusion théâtrale lorsqu'il s'adresse au public.

C'est aussi le titre d'un roman de Sorj Chalandon.  Georges doit monter Antigone, la pièce de Jean Anouilh dans Beyrouth en guerre. L'idée est de rassembler des acteurs issus des différentes factions politiques et religieuses impliquées dans le conflit pour jouer la pièce sur une scène de fortune. Une manière de « donner à des adversaires une chance de se parler [...]