Le belvédère

7. mai, 2020

Ce fut le lendemain du départ de Georges que je m’aperçus de quelque chose entre Charles et Julie. Nous jouions aux cartes tous les trois, mais sans conviction. Deux fois déjà, Charles avait remporté la mise. Le reste de la soirée ne fut qu’une suite d’échappées fumeuses au cours desquelles je m’essayais à discerner en divagant, une clé à la Holzhausen notoirement insoluble. Je me mis moi-même à rechercher une solution artistique qui nous aurait permis de finir en beauté la soirée. Mais le puzzle paraissait sans fin et je mis un point d’honneur à le déclarer. Nous montâmes à nos chambres vers minuit.

Ce fut une nuit de tempête. Le vent soufflait furieusement contre la façade. Je m’essayai à lire un manuscrit sur le commerce extérieur de la Chine. Au bout d’une demi-heure, une rafale plus violente que les autres ouvrit la fenêtre avec fracas et décrocha un rideau. Je me penchai au balcon. Les premières feuilles mortes volaient au vent. Le paysage était d’oripeaux. Cela dit, l’ombre était impénétrable. Pourtant, je vis, à environ cent cinquante mètres du parterre d’épineux qui borde la villa, une lanterne qui éclairait faiblement une silhouette de femme. A son allure, au balancement de la flamme, je devinai que c’était Julie. Plus loin, je distinguai alors une autre lanterne qui semblait venir à sa rencontre. Et de fait, elles ne se croisèrent pas mais s’assemblèrent bientôt en un seul feu. Julie ! Que pouvait-il se passer dans cette tête mille fois esbaudie ? Je me mis à parcourir ma chambre de long en large. Je croyais Julie capable de toutes les aventures, mais pas de celle-ci. Car pas un instant, je ne doutais que ce fût Charles qui était venu à sa rencontre. Et pourquoi dans ce parc, par une nuit pareille ?

J’imaginais à présent Julie se déplaçant avec pour couvre-chef un casque à paratonnerre. Ces jardins ne pouvaient être que ceux de Lahore, qu’elle fréquentait par prédilection.

C’était une vision cocasse que de les apercevoir déambulant sur la pelouse. A l’époque, on la flattait d’un rien. Un bonjour matinal lancé bien fort, un mot de reconnaissance, tout cela lui allait à merveille. C’était un rare plaisir que de la voir ainsi au milieu de ses fantasmes, prendre l’air par un tel temps.
Je descendis dans la cuisine pour prendre un rafraîchissement. Le feu couvait dans l’âtre. Des brindilles craquaient encore sous l’effet de la chaleur. Je me demandais s’il me faudrait encore longtemps jouer ce rôle. Je me sentais comme un auteur tellement fatigué de ses personnages que j’avais envie de me mettre en scène moi-même. Le coup aurait été sans nul doute audacieux, mais il aurait au moins eu le mérite de porter au flanc du public et aux yeux aveugles de la critique. Je me serais mis en scène dans ce palais immense, pressant le pas à travers les couloirs, faisant la nique au bon chic bon genre de ces bourgeois effarés par la moindre incongruité. Je me versai plusieurs cognacs et fumai plus que de raison. Il me sembla que l’air avait fraîchi. Je restai longtemps ainsi à contempler les fourneaux et les casseroles, solitaire et content. J’avais de la peine, mais j’éprouvais cependant une certaine sérénité à ne pas bouger. J’entendais l’horloge qui hoquetait dans son coin. C’était rassurant bien qu’un peu énervant. Je fis ensuite le tour de la villa pour vérifier que les fenêtres étaient bien fermées. La chambre de Julie avait été désertée. Celle de Charles aussi. J’assurai ensuite la porte de la cuisine et celle de l’entrée en prenant soin de faire glisser sur leurs supports les barres de force. Charles et Julie pouvaient bien aller au diable ! Puis je regagnai ma chambre et bus encore une incroyable quantité de cognac qui me fit bientôt sombrer dans un sommeil agité. Je dormis ainsi peut-être trois heures. Je m’éveillai en sursaut. Le réveil marquait huit heures. J’étais irrésistiblement attiré par la porte. Je m’habillai à la hâte, fis une toilette de chat et descendis. Il pesait dans la maison un silence de mort. Le vent avait cessé et fait place à une pluie fine et dense qui mouillait les vitres d’innombrables gouttelettes. J’enfilai un ciré et sortis....

2. mai, 2020

Nous étions à la fin juillet. Bon nombre de nos hôtes s’en étaient allés enfin. Il ne restait au Belvédère que Georges et Julie. Quelques couples venaient encore nous saluer à l’occasion de leurs promenades. Andréa était parti rejoindre quelque oiseau de passage en une contrée moins septentrionale. Je m’étais remis à travailler avec une ardeur accrue. Le mois d’août s’offrait avec sa torpeur, toute sa nonchalance, son oubli persistant. Il passe à vrai dire comme une flamme dévorante, n’épargnant aucune pierre, aucune plante de son grésil solaire sans profondeur et sans nuances. La brillance des jours bleus claironnait une fatigue qui laissait sans idée de révolte, esseulé, avide et bâtard à l’instar du végétal ou même du minéral gorgé de forces mystérieuses qui se réservaient pour un automne radieux. La présence de cet automne auquel on n’osait encore songer n’était décelable qu’à de maigres indices dont la travail ravageur allait pourtant bon train : fruits talés, mouchetés de piqûres de guêpes, rouillure des fleurs d’églantier, défloraison des ombelles et de toute une végétation primesautière. Et puis l’air était chargé d’une exubérance musquée qui faisait penser que tout cela, un jour allait finir. La brume du matin avait un peu plus de mal à se dissiper et on devenait attentif à la présence de gros nuages, qui s’ils crevaient en pluie comme cela arrive souvent en nos régions, ne rafraîchissaient guère l’atmosphère qui s’imprégnait au contraire d’humidité lancinante. 

Après le quinze août, le temps se détraquant, on bascula brusquement dans un déluge gris qui peuplait les digues d’oisifs déambulant sous la toile des cirés. Nous eûmes plusieurs jours, du gros temps qui affola le cours du poisson. Les vieux juraient n’avoir vu pareil désastre depuis l’an quarante. Les routes se chargeaient à nouveau mais cette fois en sens inverse, de cohortes roulantes et tapageuses.

Nous passâmes plusieurs après-midi à jouer aux cartes. Le jeu manifestement exaspérait Julie mais elle se tenait coite, son chignon frissonnant seulement d’excitation lorsqu’elle gagnait. L’engrenage triangulaire qui nous reliait alors, ce dialogue tacite entre nous, ce tissage obsédant de la pensée qui communique si mal en apparence mais si bien au fond des êtres, prit une tournure insupportable. Nous recherchâmes un quatrième, une présence étrangère, pour rompre le charme qui pesait sur le trio. C’est Georges qui eut l’idée de l’antiquaire. Nous applaudîmes comme si d’un coup cette révélation nous avait tirés d’un engourdissement devenu malsain à la longue. Charles Grumbach ne fit d’ailleurs aucune difficulté. Il expliqua que pour lui la saison touchait à sa fin et qu’il avait justement décidé de ne plus ouvrir boutique que deux fois par semaine, le vendredi et le samedi. En semaine, la clientèle se faisait rare et difficile et il ne servait à rien d’attendre d’hypothétiques visites parmi les meubles et les objets dont la présence par trop familière se faisait oppressante.

Il arriva la première fois un jeudi après-midi. Julie faisait la sieste et Georges, qui profitait de la relative chaleur de ce premier jour de septembre, lisait son journal sous la pergola. D’emblée, l’antiquaire manifesta le désir de visiter la villa. Il s’extasia dans chaque pièce devant le mobilier, les tableaux, les bibelots, vantant le bon goût de son hôte, s’émerveillant tout à la fois de l’ordonnance des espaces et du fouillis baroque disposé sans hasard qui contrastait si heureusement, n’est-ce pas, avec le calme blanc des chambres inhabitées à ce moment. Il faisait des comparaisons sans fin, tournait habilement ses phrases avec un choix éprouvé de mots pour qualifier son émotion. Nous prîmes le café dans le salon. Il accepta un cigare et des liqueurs. Puis je l’emmenai dans le parc où nous restâmes une bonne heure assis sans rien dire devant le spectacle qui se déployait devant nos yeux. Vers quatre heures, l’ombre ayant tourné, nous regagnâmes la maison. Georges faisait une réussite. Il se leva à l’arrivée de Charles et les deux hommes échangèrent une poignée de mains. Julie arriva sur ces entrefaites en se déclarant importunée par la présence des mouches. Nous disposâmes les cartes et les jetons sur la table de jeu.

J‘ai marché longtemps. Je n’avais pour tout repère que le bruit étouffé de la mer dont je savais en m’éloignant que je me rapprochais du Belvédère. Je gagnai la route et parvins à discerner les balises qui la bordaient. Enfin, la villa a surgi comme dans un rêve. Le brouillard s’est dissipé en partie et la villa m’est apparue à quelques mètres en avant, informe, noire, mal plantée, toutes ses échauguettes hérissées dans la grisaille. Elle était là, dressée haut sur le faîte de la colline, haillon de brume taciturne, énigmatique. Je m’accroupis dans l’herbe aux pieds d’un sphinx, pour essayer de comprendre, mais surtout impressionné par sa brutale apparition. Elle tremblait comme un grand corps malade. Tantôt elle s’estompait derrière un écran brumeux, tantôt elle jaillissait, sinistre et menaçante. Au loin, la corne de brume s’était remise à beugler. Et tout à coup, la calotte s’est levée comme un simple voile que l’on retire. Tout est apparu dans le soleil, brillant comme un sou neuf. A peine restait-il quelques traînées blanches dans le feuillage, quelques lambeaux accrochés aux cheminées.

Georges était en train de s’affairer auprès de l’auto. Je m’étonnai de ce départ hâtif :

« Un appel urgent du bureau. Les Anglais menacent de bloquer le vote concernant l’augmentation de capital de Cogelec. Si le projet ne passe pas, nous risquons de gros ennuis pour les trois mois qui viennent. »

 J’écoutai cette explication avec tout le manque d’intérêt dont j’étais capable. Pour l’heure, ce qui m’agitait, c’était que Julie ne semblât pas faire partie du voyage. Je m’en ouvris à Georges sans ambag« Vous savez, mon vieux, je fais l’aller et retour. Disons enfin que dans trois jours au plus tard, je serai là. En fait, je reviendrai seulement pour ramener Julie. L’été tire à sa fin et les affaires me rappellent à l’ordre. Ce n’est pas à un vieux routier du barreau que je vais apprendre là-dessus quoi que ce soit. En fait, je n’ai pas l’intention de passer la fin des vacances avec un fil téléphonique accroché en permanence à l‘oreille.

»Julie, que Georges avait dû tirer du lit bien qu’il fût quatre heures de l’après-midi, avait les yeux bouffis et les cheveux en désordre.

Elle avait tenu à venir embrasser son mari sur le perron, avant son départ. Georges me serra vigoureusement la main avant de sauter dans l’auto, dont le démarrage un peu vif fit crisser le gravier dans l’allée. Nous agitâmes nos mains quand Georges leva la sienne devant le rétroviseur. Je restais seul à la villa avec Julie.

 

29. avr., 2020

Ghuéhenneuc s’était mis à vivre à l’heure d’été. Chaque jour dans les rues de la petite cité, c’était le tonitruant passage des vacanciers dans leurs caravanes, leurs autos, leurs remorques bâchées. La boutique du droguiste s’ornait à présent de ballons aux tranches de couleurs vives, de haveneaux et de jouets de plage. Sur l’étal de l’épicier s’entassait la multitude des fruits de saison, melons à l’écorce grise de la région, cerises noires et sucrées, framboises en grappes serrées, groseilles qui finissaient de mûrir au soleil, le tout environné d’essaims de guêpes et de mouches tourbillonnantes.


Je recommençai à écorner le livre des souvenirs. En même temps montait en moi je ne sais quelle sourde angoisse qui me faisait perdre prise sur les choses du présent. Je m’enfermai en moi-même comme une chambre familière, sur laquelle les volets clos ne laissaient filtrer aucun rai de lumière. J’étais devenu triste et impénétrable, prisonnier d’un tombeau où je vivais dans une sorte de léthargie qui n’était pas la mort. Je puis dire que j’affectionnais ces moments d’abattement qui d’une façon régulière me plongeaient à diverses époques de l’année dans l’ennui ou le désarroi. J’y puisais sans en avoir que rétrospectivement l’intelligence, des forces qui me permettaient d’affronter les débuts du printemps avec des trésors d’ingéniosité nouvelle. Mais c’était habituellement, lorsque tout s’enfonce dans la mauvaise saison, les bons et les mauvais sentiments, où il n’était question que d’hiberner sans que cela fut d’ailleurs chose facile, tant mon être se révoltait alors contre le dégoût qu’il avait de lui-même. Là, nous étions au début de l’été, prêts à fêter le quatorze juillet et le cœur n’y était vraiment pas. Les pétards partirent pourtant le soir du treize comme l’exigeait l’immuable ordonnance de la République. Et aussi ce tapage artificiel et bruyant qui illumina toute la baie, jusqu’à nous laisser entrevoir des fenêtres du Belvédère, la masse blanche du fort La Latte. Toutes les chambres de la villa étaient occupées par ceux qu’Andréa n’avait pas logés en ville. Il y avait bien sûr Julie et Georges, Marion et son capitaine de corvette, plus quelques personnes seules qui, pour moi jouaient le rôle de spectres déambulant à travers la maison.

La présence de Julie m’était particulièrement insupportable. Il y avait en cela quelque chose contre nature. Faire ressortir de la fosse comme un être que les coups de pelle du Temps avaient eu bien de la peine à ensevelir, c’était à mes yeux un acte particulièrement sacrilège, une nique à la mort, la révérence impie d’un homme à son destin, dans lesquels je ne voyais rien de bon. Je ne suis ni particulièrement religieux, ni le valet de la fatalité, mais une sorte de raison trouble tenait un discours terrifiant à mes oreilles. J’en perdis le sommeil durement retrouvé au contact bénéfique de cette terre aimée qui m’avait bercé au cours de ma jeunesse mieux qu’aucune maîtresse ne sut jamais le faire. Les rares heures où je perdais pied dans le néant ouaté de l’inconscience étaient peuplées de rêves dont les sortilèges me laissaient le matin une impression de vertige irrépressible à l’estomac....

 

Je laissai Andréa à sa méditation pour descendre vers la plage. Il y avait sur le sable des rumeurs de gros temps. L’écume dessinait des figures hallucinées ; du bois d’épave hérissé de clous jonchait le sol. Le soleil était haut dans le ciel. La sarabande des goélands à la sortie des égouts se faisait meurtrière. Au loin, le Belvédère, très fin de siècle, déchiquetait le ciel de ses échauguettes et de ses toits crénelés.

 

… des heures ont dû passer. Le soleil est au bas de sa courbe. Le crépuscule dore les crêtes tout autour de la circonférence qui découpe le ciel au-dessus de moi. Je suis allongé sur une plate-forme. Au centre, il y a un puits. Sur la margelle, une plaque de cuivre mangée par le vert-de-gris. J’y lis ces mots : « Puits de Ressouvenance » … Les mots cognent dans mon crâne, ils s’amplifient, exultent. Mais rien ne jaillit. Rien que les vents qui y soufflent. Je suis étendu sur un tapis de mousse dont la fraîcheur baigne délicieusement mes membres endoloris. D’un creux du rocher, un jet continu d’eau claire coule avec un bruit de cristal. Je me penche sur le puits. J’y lance une pierre que j’entends ricocher pendant quelques secondes, puis plus rien. Au-dessus de ma tête, le cercle de lumière s’est assombri. La nuit vibre. Il n’y a pas à hésiter. Je trouve un canif au fond de ma poche, une boîte d’allumettes et quelques graines que je ne parviens pas à identifier, une pochette en plastique. Je craque une allumette. La flamme vive éclaire le trou jusqu’à une profondeur de deux ou trois mètres seulement. Cela m’a cependant permis d’entrevoir les barreaux d’une échelle qui descend le long du boyau. Je m’y engage tout en comptant les échelons. 1, 2 3… 150,151. Je m’arrête essoufflé. 152,153,15…L’échelon manque. Le sol est-il là ? A combien de distance ? Je tends la jambe et ne trouve que le vide. Plus bas encore. Toujours rien. Je laisse tomber le canif. Aucun bruit. Il n’y a rien ! Le sang bat à mes tempes. Je balance les pieds dans tous les sens à la recherche d’un appui. Ils glissent bientôt contre une arête. A la lueur d’une allumette, je distingue un autre boyau en contrebas. Je rassemble mes dernières forces et je saute. L’étroitesse du couloir dans lequel j’ai atterri autorise cependant la reptation. J’avance à tâtons, le souffle de plus en plus court. Mes bras tremblent et me soutiennent à peine. Soudain, le sol s’affaisse sous moi. C’est la chute....

 Des silhouettes se pressent dans une pièce ovale. Les lumières sont tamisées, des corps allongés. On me tamponne la nuque avec de l’eau froide. On m’essuie la bouche. J’ai un pansement sur la joue. Des couples dansent. D’autres font l’amour. Tout est enveloppé par la fumée des cigarettes. Des spots clignotent au rythme de la musique. Les membres entrecroisés des corps s’écarquillent ou se referment. Je suis secoué de partout.

Où suis-je ? Ils rient tous à présent et chahutent en tapant des pieds et des mains. « Je vous en supplie, dites-moi ce que je fais ici ? » Ils s’arrêtent de rire et de danser. Ils me font comprendre par des gestes qu’ils n’entendent pas et qu’il ne sert à rien de crier. On me désigne une porte en retrait, indiquée par une flèche verte qui vient de s’allumer. Elle éclaire une inscription : « Dans la ressouvenance, passée la vicissitude, l’accomplissement s’accomplit. »
J’entre et je me souviens....

Il ne se passait plus une nuit que je n’entendisse des bruits étranges. Je m’éveillais souvent en sursaut comme si mon lit avait fait un bond et m’avait propulsé du stade de l’endormissement à l’état de veille. Je restai de longues minutes prostré, le visage en feu et les mains moites qui s’agitaient sans contrôle sous les draps. Ce n’était qu’au petit matin qu’un profond sommeil me terrassait. Je m’éveillais la bouche pâteuse et l’esprit agité par les fantômes sans souvenir et sans but de la nuit.

 

 

 

 

 

 

 

27. avr., 2020

J’avais eu de la peine à croire qu’au réveil, Andréa me réciterait le film mental de ma nuit. J’appris, à ma grande surprise que nous nous étions bousculés des heures durant dans la pénombre et que seule une main amie m’avait évité l’écueil de rencontres fastidieuses. Avais-je rêvé, seulement rêvé ce court moment dispensé auprès des invités et ma retraite précipitée ?

Pourtant, la soirée, à ce qu’il me fut rapporté, avait été réussie. Andréa avait fêté dignement nos quarante ans. Rien ni personne n’avait songé à gâter l’espace-temps privilégié qui avait mis sur orbite pour quelque temps, la planète la plus folle de la contrée. Julie fut ravissante. Une robe croisée de soie rouge l’avait livrée au crible des regards les plus difficiles, au moins jusqu’à minuit.

Andréa continua son monologue. Je ne l’entendais plus. Chacune de ses paroles correspondait à une réflexion que je m’étais déjà faite. J’avais l’avantage, dans notre gémellité, il est vrai, de me lever d’ordinaire plus tôt que lui et d’avoir pour l’heure pensé à tout ce qu’il disait en faisant ma toilette. C’est du moins ce que je croyais… Etrange idée d’avoir pendant onze mois, recherché la trace des amis de vingt ans et d’avoir pu, les ayant retrouvés presque tous, les inviter à souffler avec lui quarante bougies.

J’avais décidé de ne plus y penser, mais le fait d’y introduire un élément de volonté, ne cessait de me tracasser. Je dois dire que je m’étais attendu au cortège imbécile de l’adolescence ; caricaturant un peu, je l’avais encore rajeuni, faisant marcher en tête les garçons du pensionnat qui servaient à l’office, aux âmes bien élevées et bien droites parmi lesquelles la mienne, en passant par tous les enfants de putain qui m’avaient sacrément compliqué l’existence les derniers temps et jusqu’aux ombres du samedi soir avec leurs profils interlopes. Je m’étais imaginé une fourmilière d’amis errants, un monde impossible depuis que je les avais perdus de vue, croyant dur comme fer que pour eux la vie ne serait plus peuplée que d’horloges fracassées et de montres dégoulinantes. Et au contact de ce terrible bestiaire des dieux du stade, j’avais eu la preuve que tout avait continué sans moi. J’en tirais l’amertume et presque l’effroi d’être arrivé au bout d’une quête stérilisante, prêt à basculer dans un au-delà que j’appréhendais sans eux, après les avoir perdus puis retrouvés. Tout en fermant les yeux, j’avais eu la vision de crustacés qui cherchaient à me dévorer....

Je laissai Andréa à sa méditation pour descendre vers la plage. Il y avait sur le sable des rumeurs de gros temps. L’écume dessinait des figures hallucinées ; du bois d’épave hérissé de clous jonchait le sol. Le soleil était haut dans le ciel. La sarabande des goélands à la sortie des égouts se faisait meurtrière. Au loin, le Belvédère, très fin de siècle, déchiquetait le ciel de ses échauguettes et de ses toits crénelés.

Que dire des journées qui suivirent l’arrivée d’Andréa au Belvédère ? Je ne parvins à profiter d’aucun moment, tant l’idée de sa présence m’irritait. Il n’y eut que les brèves périodes de solitude que m’accordaient ses incursions en ville, pour me satisfaire de bribes d’indolence écourtées par des retours intempestifs. Il voletait dans la maison comme une mouche avide de sucre. Il déplaçait les meubles, détournait le cours de mes pensées, s’acharnait à mon endroit avec persistance qui confinait à la manie.

 

Le jour J vint enfin, à ma grande satisfaction de voir ce dérangement toucher à sa fin. Ce fut, tout l’après-midi un cortège de voitures qui défilaient dans l’allée, le bruit sec des freins à main tirés, des hurlements de joie imbéciles, l’illusion de retrouvailles apprêtées. J’entendais tout cela de ma chambre dans laquelle je me tenais coi, m’essayant bravement à mes travaux quotidiens. Quand la soirée fut bien avancée, je me risquai au milieu de la foule pour la quitter bientôt au grand effroi de connaissances qui se précipitèrent à ma rencontre et que j’abandonnai, les ayant à peine saluées. Je regagnai le plus vite que je pus le silence tout relatif de mon sanctuaire. Cette nuit-là fut marquée pour moi d’une pierre blanche, sûr que j’étais de m’en faire la pire ennemie. Les flonflons du bal m’accompagnèrent jusqu’à minuit, puis je sombrai dans un sommeil de plomb.

 

 

 

26. avr., 2020

Je m’installai confortablement dans cette villégiature consentie de bonne grâce, que je partageais entre le décryptage des manuscrits que m’envoyait mon éditeur et de longues promenades sur les grèves et les rochers. Je m’étais fait à l’idée de n’avoir aucune domesticité afin de ne pas alourdir des charges, qu’il me fallait limiter à l’indispensable, mais aussi pour qu’aucune présence ne vienne encombrer le rythme naturel des jours.

J’avais installé ma résidence de travail et de réflexion dans une chambre du second étage, meublée au goût oriental. Murs et plafonds étaient tendus de tapis et de soieries. Outre que le lieu était intime et chaud, il présentait l’avantage d’être propice à la méditation qui, chez moi s’accommode mal de la nudité cellulaire, mais plutôt d’une surcharge de meubles, de tentures et de colifichets. Dès lors, derrière les paravents chinois, les imbéciles pouvaient bien arrêter de se taire. Ils se tiendraient alignés en rang d’oignons, la tête seule dépassant. Comme à un jeu de massacre, je pourrais leur enfoncer leur clou à tour de rôle.

J’avais entassé des coussins au centre de la pièce où j’aimais à m’installer, fumer une étonnante pipe à eau, antiquité rapportée du Maroc, qui semblait ne jamais m’avoir quitté, tant la posture du fumeur assis m’était devenue familière. A portée de ma main, se trouvait une tablette sur laquelle étaient posés des cosmétiques, des fioles bizarres et bigarrées, de la cendre de rose, des alizés contenus dans une rose des vents en porcelaine. Je lisais et relisais. Parfois levant la tête, j’allongeais le bras jusqu’à venir toucher de mes doigts armés d’un porte-plume en ivoire, le manuscrit ouvert sur une écritoire anglaise, dans lequel je taillais d’annotations vives portées à l’encre violette.

La villa était relativement isolée, distante de Guéhenneuc de deux à trois kilomètres que l’on franchissait dans la demi-heure en marchant d’un bon pas. Bâtie sur deux étages- onze pièces dont certaines restaient des jours sans que je leur rendisse visite - elle dominait la petite vallée du Frémur. Elle avait bien du mal à se fondre dans le paysage, tant sa masse grise au faîte d’une colline en imposait de son baroque tantôt ridicule et tantôt inquiétant. J’allais au village à peu près deux fois la semaine pour y faire emplette de quelques provisions de bouche et me procurer du tabac.

Guéhenneuc n’a pas la taille d’un petit bourg. Cinq cents âmes y séjournent, serrées dans leurs demeures froides et minérales qui paraissent s’être bousculées autour de l’église pour y frayer une place. Mais on y trouve les principaux commerces et même une échoppe d’antiquaire. Qu’était venu faire un bimbelotier dans une si modeste agglomération, de quoi vivait-il, à l’écart des grands axes de passage ? C’était une question que ses voisins s’étaient posée autrefois, mais que faute d’une réponse satisfaisante, ils avaient accrochée au clou de leurs idées reçues. En fait, chacun avait son opinion et la gardait jalousement pour lui.

 Sa boutique ne recevait guère de visiteurs, si ce n’est certains promeneurs attirés sans doute par le site qui n’était pas sans charme, et les mêmes meubles, les mêmes bibelots semblaient avoir gardé une place identique depuis des années. Un fripier, un brocanteur, oui, cela se rencontre dans notre campagne, mais un antiquaire, pensez donc !

 Je dois dire que son magasin ne manquait pas d’intérêt. Le mobilier qui s’y trouvait était d’excellente qualité : beaucoup de pièces anglaises en parfait état. Il y avait notamment une imposante bibliothèque en acajou blond, à croisillons et scriban, dont, n’eût été le prix, j’eusse aimé m’enorgueillir au Belvédère. Un bon choix de marines du 19ème siècle ne dépareillait pas les murs et j’avais même déniché une petite huile de Béneter que j’avais eu le bonheur de lui acheter à un prix raisonnable. En époussetant le dos du cadre, j’avais en effet découvert un encart imprimé qui attestait que la toile avait été exposée : « une jetée et un phare indiquant l’entrée d’un port d’où vient de sortir un navire à vapeur. A quelque distance voguent une chaloupe et un trois mâts ; deux barques sont échouées sur la plage. »

J’avais également fait chez lui l’acquisition d’un joli bronze Restauration représentant une allégorie du Temps, pour une bouchée de pain car il avait l’objet en dépôt et ne s’était pas enquis de sa valeur véritable. Grumbach était un garçon fort agréable et j’eus tôt fait de m’en faire un ami. Je ne manquais pas de lui rendre visite lors de mes passages au village et nous passions généralement un bon quart d’heure à bavarder joyeusement. Si l’homme était aisé à décrire, il l’était sans doute beaucoup moins à saisir et il est certain qu’il était habité par un mystère que je me gardais d’approfondir. 

La lettre m’arriva alors. Celle d’Andréa, mon frère jumeau qui me parlait d’un complot inqualifiable contre la mémoire. Il me faisait part, dans un long exposé, d’iconoclastes bévues et m’annonçait son arrivée au Belvédère pour la fin de la semaine. Il m’est difficile de relater ici les raisons de cette décision. Les pages qui suivent commenteront, je le pense, assez exactement la description lourde en conséquence d’une folie.