26. avr., 2020

Chapitre 1

Je m’installai confortablement dans cette villégiature consentie de bonne grâce, que je partageais entre le décryptage des manuscrits que m’envoyait mon éditeur et de longues promenades sur les grèves et les rochers. Je m’étais fait à l’idée de n’avoir aucune domesticité afin de ne pas alourdir des charges, qu’il me fallait limiter à l’indispensable, mais aussi pour qu’aucune présence ne vienne encombrer le rythme naturel des jours.

J’avais installé ma résidence de travail et de réflexion dans une chambre du second étage, meublée au goût oriental. Murs et plafonds étaient tendus de tapis et de soieries. Outre que le lieu était intime et chaud, il présentait l’avantage d’être propice à la méditation qui, chez moi s’accommode mal de la nudité cellulaire, mais plutôt d’une surcharge de meubles, de tentures et de colifichets. Dès lors, derrière les paravents chinois, les imbéciles pouvaient bien arrêter de se taire. Ils se tiendraient alignés en rang d’oignons, la tête seule dépassant. Comme à un jeu de massacre, je pourrais leur enfoncer leur clou à tour de rôle.

J’avais entassé des coussins au centre de la pièce où j’aimais à m’installer, fumer une étonnante pipe à eau, antiquité rapportée du Maroc, qui semblait ne jamais m’avoir quitté, tant la posture du fumeur assis m’était devenue familière. A portée de ma main, se trouvait une tablette sur laquelle étaient posés des cosmétiques, des fioles bizarres et bigarrées, de la cendre de rose, des alizés contenus dans une rose des vents en porcelaine. Je lisais et relisais. Parfois levant la tête, j’allongeais le bras jusqu’à venir toucher de mes doigts armés d’un porte-plume en ivoire, le manuscrit ouvert sur une écritoire anglaise, dans lequel je taillais d’annotations vives portées à l’encre violette.

La villa était relativement isolée, distante de Guéhenneuc de deux à trois kilomètres que l’on franchissait dans la demi-heure en marchant d’un bon pas. Bâtie sur deux étages- onze pièces dont certaines restaient des jours sans que je leur rendisse visite - elle dominait la petite vallée du Frémur. Elle avait bien du mal à se fondre dans le paysage, tant sa masse grise au faîte d’une colline en imposait de son baroque tantôt ridicule et tantôt inquiétant. J’allais au village à peu près deux fois la semaine pour y faire emplette de quelques provisions de bouche et me procurer du tabac.

Guéhenneuc n’a pas la taille d’un petit bourg. Cinq cents âmes y séjournent, serrées dans leurs demeures froides et minérales qui paraissent s’être bousculées autour de l’église pour y frayer une place. Mais on y trouve les principaux commerces et même une échoppe d’antiquaire. Qu’était venu faire un bimbelotier dans une si modeste agglomération, de quoi vivait-il, à l’écart des grands axes de passage ? C’était une question que ses voisins s’étaient posée autrefois, mais que faute d’une réponse satisfaisante, ils avaient accrochée au clou de leurs idées reçues. En fait, chacun avait son opinion et la gardait jalousement pour lui.

 Sa boutique ne recevait guère de visiteurs, si ce n’est certains promeneurs attirés sans doute par le site qui n’était pas sans charme, et les mêmes meubles, les mêmes bibelots semblaient avoir gardé une place identique depuis des années. Un fripier, un brocanteur, oui, cela se rencontre dans notre campagne, mais un antiquaire, pensez donc !

 Je dois dire que son magasin ne manquait pas d’intérêt. Le mobilier qui s’y trouvait était d’excellente qualité : beaucoup de pièces anglaises en parfait état. Il y avait notamment une imposante bibliothèque en acajou blond, à croisillons et scriban, dont, n’eût été le prix, j’eusse aimé m’enorgueillir au Belvédère. Un bon choix de marines du 19ème siècle ne dépareillait pas les murs et j’avais même déniché une petite huile de Béneter que j’avais eu le bonheur de lui acheter à un prix raisonnable. En époussetant le dos du cadre, j’avais en effet découvert un encart imprimé qui attestait que la toile avait été exposée : « une jetée et un phare indiquant l’entrée d’un port d’où vient de sortir un navire à vapeur. A quelque distance voguent une chaloupe et un trois mâts ; deux barques sont échouées sur la plage. »

J’avais également fait chez lui l’acquisition d’un joli bronze Restauration représentant une allégorie du Temps, pour une bouchée de pain car il avait l’objet en dépôt et ne s’était pas enquis de sa valeur véritable. Grumbach était un garçon fort agréable et j’eus tôt fait de m’en faire un ami. Je ne manquais pas de lui rendre visite lors de mes passages au village et nous passions généralement un bon quart d’heure à bavarder joyeusement. Si l’homme était aisé à décrire, il l’était sans doute beaucoup moins à saisir et il est certain qu’il était habité par un mystère que je me gardais d’approfondir. 

La lettre m’arriva alors. Celle d’Andréa, mon frère jumeau qui me parlait d’un complot inqualifiable contre la mémoire. Il me faisait part, dans un long exposé, d’iconoclastes bévues et m’annonçait son arrivée au Belvédère pour la fin de la semaine. Il m’est difficile de relater ici les raisons de cette décision. Les pages qui suivent commenteront, je le pense, assez exactement la description lourde en conséquence d’une folie.