27. avr., 2020

Chapitre 2

J’avais eu de la peine à croire qu’au réveil, Andréa me réciterait le film mental de ma nuit. J’appris, à ma grande surprise que nous nous étions bousculés des heures durant dans la pénombre et que seule une main amie m’avait évité l’écueil de rencontres fastidieuses. Avais-je rêvé, seulement rêvé ce court moment dispensé auprès des invités et ma retraite précipitée ?

Pourtant, la soirée, à ce qu’il me fut rapporté, avait été réussie. Andréa avait fêté dignement nos quarante ans. Rien ni personne n’avait songé à gâter l’espace-temps privilégié qui avait mis sur orbite pour quelque temps, la planète la plus folle de la contrée. Julie fut ravissante. Une robe croisée de soie rouge l’avait livrée au crible des regards les plus difficiles, au moins jusqu’à minuit.

Andréa continua son monologue. Je ne l’entendais plus. Chacune de ses paroles correspondait à une réflexion que je m’étais déjà faite. J’avais l’avantage, dans notre gémellité, il est vrai, de me lever d’ordinaire plus tôt que lui et d’avoir pour l’heure pensé à tout ce qu’il disait en faisant ma toilette. C’est du moins ce que je croyais… Etrange idée d’avoir pendant onze mois, recherché la trace des amis de vingt ans et d’avoir pu, les ayant retrouvés presque tous, les inviter à souffler avec lui quarante bougies.

J’avais décidé de ne plus y penser, mais le fait d’y introduire un élément de volonté, ne cessait de me tracasser. Je dois dire que je m’étais attendu au cortège imbécile de l’adolescence ; caricaturant un peu, je l’avais encore rajeuni, faisant marcher en tête les garçons du pensionnat qui servaient à l’office, aux âmes bien élevées et bien droites parmi lesquelles la mienne, en passant par tous les enfants de putain qui m’avaient sacrément compliqué l’existence les derniers temps et jusqu’aux ombres du samedi soir avec leurs profils interlopes. Je m’étais imaginé une fourmilière d’amis errants, un monde impossible depuis que je les avais perdus de vue, croyant dur comme fer que pour eux la vie ne serait plus peuplée que d’horloges fracassées et de montres dégoulinantes. Et au contact de ce terrible bestiaire des dieux du stade, j’avais eu la preuve que tout avait continué sans moi. J’en tirais l’amertume et presque l’effroi d’être arrivé au bout d’une quête stérilisante, prêt à basculer dans un au-delà que j’appréhendais sans eux, après les avoir perdus puis retrouvés. Tout en fermant les yeux, j’avais eu la vision de crustacés qui cherchaient à me dévorer....

Je laissai Andréa à sa méditation pour descendre vers la plage. Il y avait sur le sable des rumeurs de gros temps. L’écume dessinait des figures hallucinées ; du bois d’épave hérissé de clous jonchait le sol. Le soleil était haut dans le ciel. La sarabande des goélands à la sortie des égouts se faisait meurtrière. Au loin, le Belvédère, très fin de siècle, déchiquetait le ciel de ses échauguettes et de ses toits crénelés.

Que dire des journées qui suivirent l’arrivée d’Andréa au Belvédère ? Je ne parvins à profiter d’aucun moment, tant l’idée de sa présence m’irritait. Il n’y eut que les brèves périodes de solitude que m’accordaient ses incursions en ville, pour me satisfaire de bribes d’indolence écourtées par des retours intempestifs. Il voletait dans la maison comme une mouche avide de sucre. Il déplaçait les meubles, détournait le cours de mes pensées, s’acharnait à mon endroit avec persistance qui confinait à la manie.

 

Le jour J vint enfin, à ma grande satisfaction de voir ce dérangement toucher à sa fin. Ce fut, tout l’après-midi un cortège de voitures qui défilaient dans l’allée, le bruit sec des freins à main tirés, des hurlements de joie imbéciles, l’illusion de retrouvailles apprêtées. J’entendais tout cela de ma chambre dans laquelle je me tenais coi, m’essayant bravement à mes travaux quotidiens. Quand la soirée fut bien avancée, je me risquai au milieu de la foule pour la quitter bientôt au grand effroi de connaissances qui se précipitèrent à ma rencontre et que j’abandonnai, les ayant à peine saluées. Je regagnai le plus vite que je pus le silence tout relatif de mon sanctuaire. Cette nuit-là fut marquée pour moi d’une pierre blanche, sûr que j’étais de m’en faire la pire ennemie. Les flonflons du bal m’accompagnèrent jusqu’à minuit, puis je sombrai dans un sommeil de plomb.