29. avr., 2020

Chapitre 3

Ghuéhenneuc s’était mis à vivre à l’heure d’été. Chaque jour dans les rues de la petite cité, c’était le tonitruant passage des vacanciers dans leurs caravanes, leurs autos, leurs remorques bâchées. La boutique du droguiste s’ornait à présent de ballons aux tranches de couleurs vives, de haveneaux et de jouets de plage. Sur l’étal de l’épicier s’entassait la multitude des fruits de saison, melons à l’écorce grise de la région, cerises noires et sucrées, framboises en grappes serrées, groseilles qui finissaient de mûrir au soleil, le tout environné d’essaims de guêpes et de mouches tourbillonnantes.


Je recommençai à écorner le livre des souvenirs. En même temps montait en moi je ne sais quelle sourde angoisse qui me faisait perdre prise sur les choses du présent. Je m’enfermai en moi-même comme une chambre familière, sur laquelle les volets clos ne laissaient filtrer aucun rai de lumière. J’étais devenu triste et impénétrable, prisonnier d’un tombeau où je vivais dans une sorte de léthargie qui n’était pas la mort. Je puis dire que j’affectionnais ces moments d’abattement qui d’une façon régulière me plongeaient à diverses époques de l’année dans l’ennui ou le désarroi. J’y puisais sans en avoir que rétrospectivement l’intelligence, des forces qui me permettaient d’affronter les débuts du printemps avec des trésors d’ingéniosité nouvelle. Mais c’était habituellement, lorsque tout s’enfonce dans la mauvaise saison, les bons et les mauvais sentiments, où il n’était question que d’hiberner sans que cela fut d’ailleurs chose facile, tant mon être se révoltait alors contre le dégoût qu’il avait de lui-même. Là, nous étions au début de l’été, prêts à fêter le quatorze juillet et le cœur n’y était vraiment pas. Les pétards partirent pourtant le soir du treize comme l’exigeait l’immuable ordonnance de la République. Et aussi ce tapage artificiel et bruyant qui illumina toute la baie, jusqu’à nous laisser entrevoir des fenêtres du Belvédère, la masse blanche du fort La Latte. Toutes les chambres de la villa étaient occupées par ceux qu’Andréa n’avait pas logés en ville. Il y avait bien sûr Julie et Georges, Marion et son capitaine de corvette, plus quelques personnes seules qui, pour moi jouaient le rôle de spectres déambulant à travers la maison.

La présence de Julie m’était particulièrement insupportable. Il y avait en cela quelque chose contre nature. Faire ressortir de la fosse comme un être que les coups de pelle du Temps avaient eu bien de la peine à ensevelir, c’était à mes yeux un acte particulièrement sacrilège, une nique à la mort, la révérence impie d’un homme à son destin, dans lesquels je ne voyais rien de bon. Je ne suis ni particulièrement religieux, ni le valet de la fatalité, mais une sorte de raison trouble tenait un discours terrifiant à mes oreilles. J’en perdis le sommeil durement retrouvé au contact bénéfique de cette terre aimée qui m’avait bercé au cours de ma jeunesse mieux qu’aucune maîtresse ne sut jamais le faire. Les rares heures où je perdais pied dans le néant ouaté de l’inconscience étaient peuplées de rêves dont les sortilèges me laissaient le matin une impression de vertige irrépressible à l’estomac....

 

Je laissai Andréa à sa méditation pour descendre vers la plage. Il y avait sur le sable des rumeurs de gros temps. L’écume dessinait des figures hallucinées ; du bois d’épave hérissé de clous jonchait le sol. Le soleil était haut dans le ciel. La sarabande des goélands à la sortie des égouts se faisait meurtrière. Au loin, le Belvédère, très fin de siècle, déchiquetait le ciel de ses échauguettes et de ses toits crénelés.

 

… des heures ont dû passer. Le soleil est au bas de sa courbe. Le crépuscule dore les crêtes tout autour de la circonférence qui découpe le ciel au-dessus de moi. Je suis allongé sur une plate-forme. Au centre, il y a un puits. Sur la margelle, une plaque de cuivre mangée par le vert-de-gris. J’y lis ces mots : « Puits de Ressouvenance » … Les mots cognent dans mon crâne, ils s’amplifient, exultent. Mais rien ne jaillit. Rien que les vents qui y soufflent. Je suis étendu sur un tapis de mousse dont la fraîcheur baigne délicieusement mes membres endoloris. D’un creux du rocher, un jet continu d’eau claire coule avec un bruit de cristal. Je me penche sur le puits. J’y lance une pierre que j’entends ricocher pendant quelques secondes, puis plus rien. Au-dessus de ma tête, le cercle de lumière s’est assombri. La nuit vibre. Il n’y a pas à hésiter. Je trouve un canif au fond de ma poche, une boîte d’allumettes et quelques graines que je ne parviens pas à identifier, une pochette en plastique. Je craque une allumette. La flamme vive éclaire le trou jusqu’à une profondeur de deux ou trois mètres seulement. Cela m’a cependant permis d’entrevoir les barreaux d’une échelle qui descend le long du boyau. Je m’y engage tout en comptant les échelons. 1, 2 3… 150,151. Je m’arrête essoufflé. 152,153,15…L’échelon manque. Le sol est-il là ? A combien de distance ? Je tends la jambe et ne trouve que le vide. Plus bas encore. Toujours rien. Je laisse tomber le canif. Aucun bruit. Il n’y a rien ! Le sang bat à mes tempes. Je balance les pieds dans tous les sens à la recherche d’un appui. Ils glissent bientôt contre une arête. A la lueur d’une allumette, je distingue un autre boyau en contrebas. Je rassemble mes dernières forces et je saute. L’étroitesse du couloir dans lequel j’ai atterri autorise cependant la reptation. J’avance à tâtons, le souffle de plus en plus court. Mes bras tremblent et me soutiennent à peine. Soudain, le sol s’affaisse sous moi. C’est la chute....

 Des silhouettes se pressent dans une pièce ovale. Les lumières sont tamisées, des corps allongés. On me tamponne la nuque avec de l’eau froide. On m’essuie la bouche. J’ai un pansement sur la joue. Des couples dansent. D’autres font l’amour. Tout est enveloppé par la fumée des cigarettes. Des spots clignotent au rythme de la musique. Les membres entrecroisés des corps s’écarquillent ou se referment. Je suis secoué de partout.

Où suis-je ? Ils rient tous à présent et chahutent en tapant des pieds et des mains. « Je vous en supplie, dites-moi ce que je fais ici ? » Ils s’arrêtent de rire et de danser. Ils me font comprendre par des gestes qu’ils n’entendent pas et qu’il ne sert à rien de crier. On me désigne une porte en retrait, indiquée par une flèche verte qui vient de s’allumer. Elle éclaire une inscription : « Dans la ressouvenance, passée la vicissitude, l’accomplissement s’accomplit. »
J’entre et je me souviens....

Il ne se passait plus une nuit que je n’entendisse des bruits étranges. Je m’éveillais souvent en sursaut comme si mon lit avait fait un bond et m’avait propulsé du stade de l’endormissement à l’état de veille. Je restai de longues minutes prostré, le visage en feu et les mains moites qui s’agitaient sans contrôle sous les draps. Ce n’était qu’au petit matin qu’un profond sommeil me terrassait. Je m’éveillais la bouche pâteuse et l’esprit agité par les fantômes sans souvenir et sans but de la nuit.