2. mai, 2020

chapitre 4

Nous étions à la fin juillet. Bon nombre de nos hôtes s’en étaient allés enfin. Il ne restait au Belvédère que Georges et Julie. Quelques couples venaient encore nous saluer à l’occasion de leurs promenades. Andréa était parti rejoindre quelque oiseau de passage en une contrée moins septentrionale. Je m’étais remis à travailler avec une ardeur accrue. Le mois d’août s’offrait avec sa torpeur, toute sa nonchalance, son oubli persistant. Il passe à vrai dire comme une flamme dévorante, n’épargnant aucune pierre, aucune plante de son grésil solaire sans profondeur et sans nuances. La brillance des jours bleus claironnait une fatigue qui laissait sans idée de révolte, esseulé, avide et bâtard à l’instar du végétal ou même du minéral gorgé de forces mystérieuses qui se réservaient pour un automne radieux. La présence de cet automne auquel on n’osait encore songer n’était décelable qu’à de maigres indices dont la travail ravageur allait pourtant bon train : fruits talés, mouchetés de piqûres de guêpes, rouillure des fleurs d’églantier, défloraison des ombelles et de toute une végétation primesautière. Et puis l’air était chargé d’une exubérance musquée qui faisait penser que tout cela, un jour allait finir. La brume du matin avait un peu plus de mal à se dissiper et on devenait attentif à la présence de gros nuages, qui s’ils crevaient en pluie comme cela arrive souvent en nos régions, ne rafraîchissaient guère l’atmosphère qui s’imprégnait au contraire d’humidité lancinante. 

Après le quinze août, le temps se détraquant, on bascula brusquement dans un déluge gris qui peuplait les digues d’oisifs déambulant sous la toile des cirés. Nous eûmes plusieurs jours, du gros temps qui affola le cours du poisson. Les vieux juraient n’avoir vu pareil désastre depuis l’an quarante. Les routes se chargeaient à nouveau mais cette fois en sens inverse, de cohortes roulantes et tapageuses.

Nous passâmes plusieurs après-midi à jouer aux cartes. Le jeu manifestement exaspérait Julie mais elle se tenait coite, son chignon frissonnant seulement d’excitation lorsqu’elle gagnait. L’engrenage triangulaire qui nous reliait alors, ce dialogue tacite entre nous, ce tissage obsédant de la pensée qui communique si mal en apparence mais si bien au fond des êtres, prit une tournure insupportable. Nous recherchâmes un quatrième, une présence étrangère, pour rompre le charme qui pesait sur le trio. C’est Georges qui eut l’idée de l’antiquaire. Nous applaudîmes comme si d’un coup cette révélation nous avait tirés d’un engourdissement devenu malsain à la longue. Charles Grumbach ne fit d’ailleurs aucune difficulté. Il expliqua que pour lui la saison touchait à sa fin et qu’il avait justement décidé de ne plus ouvrir boutique que deux fois par semaine, le vendredi et le samedi. En semaine, la clientèle se faisait rare et difficile et il ne servait à rien d’attendre d’hypothétiques visites parmi les meubles et les objets dont la présence par trop familière se faisait oppressante.

Il arriva la première fois un jeudi après-midi. Julie faisait la sieste et Georges, qui profitait de la relative chaleur de ce premier jour de septembre, lisait son journal sous la pergola. D’emblée, l’antiquaire manifesta le désir de visiter la villa. Il s’extasia dans chaque pièce devant le mobilier, les tableaux, les bibelots, vantant le bon goût de son hôte, s’émerveillant tout à la fois de l’ordonnance des espaces et du fouillis baroque disposé sans hasard qui contrastait si heureusement, n’est-ce pas, avec le calme blanc des chambres inhabitées à ce moment. Il faisait des comparaisons sans fin, tournait habilement ses phrases avec un choix éprouvé de mots pour qualifier son émotion. Nous prîmes le café dans le salon. Il accepta un cigare et des liqueurs. Puis je l’emmenai dans le parc où nous restâmes une bonne heure assis sans rien dire devant le spectacle qui se déployait devant nos yeux. Vers quatre heures, l’ombre ayant tourné, nous regagnâmes la maison. Georges faisait une réussite. Il se leva à l’arrivée de Charles et les deux hommes échangèrent une poignée de mains. Julie arriva sur ces entrefaites en se déclarant importunée par la présence des mouches. Nous disposâmes les cartes et les jetons sur la table de jeu.

J‘ai marché longtemps. Je n’avais pour tout repère que le bruit étouffé de la mer dont je savais en m’éloignant que je me rapprochais du Belvédère. Je gagnai la route et parvins à discerner les balises qui la bordaient. Enfin, la villa a surgi comme dans un rêve. Le brouillard s’est dissipé en partie et la villa m’est apparue à quelques mètres en avant, informe, noire, mal plantée, toutes ses échauguettes hérissées dans la grisaille. Elle était là, dressée haut sur le faîte de la colline, haillon de brume taciturne, énigmatique. Je m’accroupis dans l’herbe aux pieds d’un sphinx, pour essayer de comprendre, mais surtout impressionné par sa brutale apparition. Elle tremblait comme un grand corps malade. Tantôt elle s’estompait derrière un écran brumeux, tantôt elle jaillissait, sinistre et menaçante. Au loin, la corne de brume s’était remise à beugler. Et tout à coup, la calotte s’est levée comme un simple voile que l’on retire. Tout est apparu dans le soleil, brillant comme un sou neuf. A peine restait-il quelques traînées blanches dans le feuillage, quelques lambeaux accrochés aux cheminées.

Georges était en train de s’affairer auprès de l’auto. Je m’étonnai de ce départ hâtif :

« Un appel urgent du bureau. Les Anglais menacent de bloquer le vote concernant l’augmentation de capital de Cogelec. Si le projet ne passe pas, nous risquons de gros ennuis pour les trois mois qui viennent. »

 J’écoutai cette explication avec tout le manque d’intérêt dont j’étais capable. Pour l’heure, ce qui m’agitait, c’était que Julie ne semblât pas faire partie du voyage. Je m’en ouvris à Georges sans ambag« Vous savez, mon vieux, je fais l’aller et retour. Disons enfin que dans trois jours au plus tard, je serai là. En fait, je reviendrai seulement pour ramener Julie. L’été tire à sa fin et les affaires me rappellent à l’ordre. Ce n’est pas à un vieux routier du barreau que je vais apprendre là-dessus quoi que ce soit. En fait, je n’ai pas l’intention de passer la fin des vacances avec un fil téléphonique accroché en permanence à l‘oreille.

»Julie, que Georges avait dû tirer du lit bien qu’il fût quatre heures de l’après-midi, avait les yeux bouffis et les cheveux en désordre.

Elle avait tenu à venir embrasser son mari sur le perron, avant son départ. Georges me serra vigoureusement la main avant de sauter dans l’auto, dont le démarrage un peu vif fit crisser le gravier dans l’allée. Nous agitâmes nos mains quand Georges leva la sienne devant le rétroviseur. Je restais seul à la villa avec Julie.