7. mai, 2020

Chapitre 5 /Attention ! je vais interrompre la diffusion du belvédère

Ce fut le lendemain du départ de Georges que je m’aperçus de quelque chose entre Charles et Julie. Nous jouions aux cartes tous les trois, mais sans conviction. Deux fois déjà, Charles avait remporté la mise. Le reste de la soirée ne fut qu’une suite d’échappées fumeuses au cours desquelles je m’essayais à discerner en divagant, une clé à la Holzhausen notoirement insoluble. Je me mis moi-même à rechercher une solution artistique qui nous aurait permis de finir en beauté la soirée. Mais le puzzle paraissait sans fin et je mis un point d’honneur à le déclarer. Nous montâmes à nos chambres vers minuit.

Ce fut une nuit de tempête. Le vent soufflait furieusement contre la façade. Je m’essayai à lire un manuscrit sur le commerce extérieur de la Chine. Au bout d’une demi-heure, une rafale plus violente que les autres ouvrit la fenêtre avec fracas et décrocha un rideau. Je me penchai au balcon. Les premières feuilles mortes volaient au vent. Le paysage était d’oripeaux. Cela dit, l’ombre était impénétrable. Pourtant, je vis, à environ cent cinquante mètres du parterre d’épineux qui borde la villa, une lanterne qui éclairait faiblement une silhouette de femme. A son allure, au balancement de la flamme, je devinai que c’était Julie. Plus loin, je distinguai alors une autre lanterne qui semblait venir à sa rencontre. Et de fait, elles ne se croisèrent pas mais s’assemblèrent bientôt en un seul feu. Julie ! Que pouvait-il se passer dans cette tête mille fois esbaudie ? Je me mis à parcourir ma chambre de long en large. Je croyais Julie capable de toutes les aventures, mais pas de celle-ci. Car pas un instant, je ne doutais que ce fût Charles qui était venu à sa rencontre. Et pourquoi dans ce parc, par une nuit pareille ?

J’imaginais à présent Julie se déplaçant avec pour couvre-chef un casque à paratonnerre. Ces jardins ne pouvaient être que ceux de Lahore, qu’elle fréquentait par prédilection.

C’était une vision cocasse que de les apercevoir déambulant sur la pelouse. A l’époque, on la flattait d’un rien. Un bonjour matinal lancé bien fort, un mot de reconnaissance, tout cela lui allait à merveille. C’était un rare plaisir que de la voir ainsi au milieu de ses fantasmes, prendre l’air par un tel temps.
Je descendis dans la cuisine pour prendre un rafraîchissement. Le feu couvait dans l’âtre. Des brindilles craquaient encore sous l’effet de la chaleur. Je me demandais s’il me faudrait encore longtemps jouer ce rôle. Je me sentais comme un auteur tellement fatigué de ses personnages que j’avais envie de me mettre en scène moi-même. Le coup aurait été sans nul doute audacieux, mais il aurait au moins eu le mérite de porter au flanc du public et aux yeux aveugles de la critique. Je me serais mis en scène dans ce palais immense, pressant le pas à travers les couloirs, faisant la nique au bon chic bon genre de ces bourgeois effarés par la moindre incongruité. Je me versai plusieurs cognacs et fumai plus que de raison. Il me sembla que l’air avait fraîchi. Je restai longtemps ainsi à contempler les fourneaux et les casseroles, solitaire et content. J’avais de la peine, mais j’éprouvais cependant une certaine sérénité à ne pas bouger. J’entendais l’horloge qui hoquetait dans son coin. C’était rassurant bien qu’un peu énervant. Je fis ensuite le tour de la villa pour vérifier que les fenêtres étaient bien fermées. La chambre de Julie avait été désertée. Celle de Charles aussi. J’assurai ensuite la porte de la cuisine et celle de l’entrée en prenant soin de faire glisser sur leurs supports les barres de force. Charles et Julie pouvaient bien aller au diable ! Puis je regagnai ma chambre et bus encore une incroyable quantité de cognac qui me fit bientôt sombrer dans un sommeil agité. Je dormis ainsi peut-être trois heures. Je m’éveillai en sursaut. Le réveil marquait huit heures. J’étais irrésistiblement attiré par la porte. Je m’habillai à la hâte, fis une toilette de chat et descendis. Il pesait dans la maison un silence de mort. Le vent avait cessé et fait place à une pluie fine et dense qui mouillait les vitres d’innombrables gouttelettes. J’enfilai un ciré et sortis....